Prokoudine-Gorski, la Russie des tsars en couleurs
Dès 1909, Sergueï Prokoudine-Gorski photographie la Russie en couleurs grâce à trois poses successives à travers des filtres. Ses images, conservées à la Library of Congress, étonnent par leur fraîcheur.
On imagine souvent le début du XXe siècle en noir et blanc. Pourtant, entre 1905 et 1915, un chimiste russe a parcouru un empire entier pour le photographier en couleurs, et ses images ont de quoi surprendre : des robes vives, des églises éclatantes, des visages en teintes naturelles, des paysages qui semblent d'aujourd'hui.
Photographier la couleur avant la pellicule couleur
La question de la couleur occupe les photographes dès les origines. Les premiers essais sont des curiosités : des daguerréotypes coloriés à la main, des images où la couleur apparaît quelques instants avant de disparaître. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que la science propose une solution générale, fondée sur une idée du physicien James Clerk Maxwell : toute couleur peut être obtenue en mélangeant trois lumières, rouge, vert et bleu.
Trois images en une
Sergueï Prokoudine-Gorski (1863-1944), chimiste et photographe, met cette théorie en pratique. Il n'utilise pas de pellicule couleur, qui n'existe pas encore. Son appareil prend, sur une même plaque de verre et en quelques secondes, trois clichés successifs, chacun à travers un filtre de couleur différente : rouge, vert, bleu. Un châssis mobile fait glisser la plaque entre chaque pose.
Chaque plaque donne un négatif en noir et blanc. Plus un objet est de la couleur du filtre, plus il apparaît clair sur le cliché correspondant. Pour restituer la couleur, il suffit de projeter les trois images superposées, chacune à travers le filtre qui lui correspond. Aujourd'hui, on les assemble numériquement.
Le procédé a un défaut visible : si le sujet bouge pendant les trois poses, on obtient des franges colorées. C'est pourquoi ses images montrent surtout des paysages, des bâtiments, des personnes immobiles.
Un voyage officiel
En 1909, le tsar Nicolas II reçoit Prokoudine-Gorski et lui donne les moyens de photographier l'empire : un wagon aménagé en laboratoire, des autorisations pour accéder aux sites. Il parcourt la Russie d'Europe, l'Oural, le Caucase, l'Asie centrale. Il rapporte environ deux mille négatifs : paysages, villes, églises, usines, ponts, rivières, mais aussi des portraits de paysans, de marchands, d'enfants. Il a notamment photographié l'écrivain Léon Tolstoï en 1908.

Un trésor sauvé de l'exil
Après la révolution de 1917, il quitte la Russie et emporte ses plaques. Il s'installe en France et meurt à Paris en 1944. Ses descendants vendent la collection à la Library of Congress américaine, qui la numérise et la met à disposition du public. C'est ce qui permet de voir aujourd'hui ces images avec une définition remarquable.
Ce qui frappe, c'est l'impression de présence. Les couleurs sont sobres, naturelles, loin des teintes saturées que l'on associe à la photographie moderne. Les visages sont graves, les vêtements précis, les paysages calmes. C'est une Russie qui n'existera plus, et que l'on regarde presque comme un contemporain.
Ce que cela change dans notre regard
La couleur n'est pas arrivée d'un coup. Elle a été approchée par des chimistes, des physiciens, et des photographes patients. L'idée de trois filtres reste d'ailleurs celle de nos capteurs actuels : chaque photosite capte une couleur, rouge, vert ou bleu, selon un motif en damier, et l'image finale est reconstituée par calcul. Prokoudine-Gorski le faisait avec trois poses, nos appareils le font en un instant.
Il montre aussi qu'une photographie en couleurs n'est pas forcément plus « vraie » : c'est une reconstruction, qui dépend des filtres, des produits, et aujourd'hui des réglages logiciels.
Pour aller plus loin
Si vous voulez comprendre ce que la couleur demande en retouche, lisez notre article sur la balance des blancs et les couleurs. Et si vous voulez comprendre comment l'argentique grand public a ensuite conquis le monde, relisez Kodak et la photographie pour tous.
En résumé
- Prokoudine-Gorski photographie en couleurs dès 1905-1915, grâce à trois poses à travers des filtres rouge, vert et bleu.
- Il rapporte environ deux mille négatifs d'un voyage officiel dans l'empire russe, soutenu par le tsar.
- Sa collection est aujourd'hui conservée et accessible à la Library of Congress.
- Son principe, trois couleurs combinées, est celui de nos capteurs actuels.
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