Histoire

Julia Margaret Cameron et le flou assumé

Julia Margaret Cameron s'est mise à la photographie à 48 ans et a réalisé des portraits intimes au flou volontaire. Critiquée à l'époque, elle a ouvert la voie à une photographie plus poétique.

Julia Margaret Cameron

À l'époque où Nadar construisait sa réputation à Paris, une Anglaise de 48 ans, sans formation, entrait en photographie par la petite porte : on venait de lui offrir un appareil pour s'occuper. Elle allait pourtant produire l'une des œuvres les plus singulières du XIXe siècle, et poser une question qui n'a jamais cessé : une photographie doit-elle être nette pour être bonne ?

Un cadeau devenu vocation

Née à Calcutta en 1815 dans une famille de la haute société anglo-indienne, Julia Margaret Cameron mène une vie de salon, entourée d'artistes et d'écrivains. En 1863, elle reçoit de sa fille et de son gendre une chambre photographique, avec ce mot : « Cela t'amusera peut-être, pendant ta solitude à Freshwater. » Installée sur l'île de Wight, près de son voisin le poète Alfred Tennyson, elle transforme son poulailler en studio et sa cave à charbon en chambre noire.

Elle s'engage avec une énergie totale. Elle apprend la technique au collodion humide par essais, par erreurs, avec les mains tachées de produits. Elle photographie ses voisins, ses proches, ses domestiques, ses nièces, et de grandes figures de son temps : le poète Tennyson, l'astronome John Herschel, le naturaliste Charles Darwin, l'historien Thomas Carlyle.

Des visages de très près

Cameron fait ce que les studios professionnels évitent : elle s'approche. Ses portraits sont des gros plans, souvent en très faible profondeur de champ, avec une mise au point parfois approximative. Les poses sont longues, plusieurs minutes parfois, et on voit dans les images les petits mouvements des modèles. Elle utilise un objectif de grande ouverture, ce qui donne une zone de netteté très étroite.

Julia Margaret Cameron, « Sir John Herschel », 1867. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).
Julia Margaret Cameron, « Sir John Herschel », 1867. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).

Dans ce portrait de l'astronome John Herschel, le regard est frontal, les cheveux blancs forment un halo, et le flou léger confère au visage une présence presque sculpturale. L'éclairage est simple, venu d'un côté. Rien de décoratif : juste un visage et une présence.

Des scènes inspirées de la littérature

Cameron ne se limite pas au portrait. Elle met en scène ses proches dans des tableaux inspirés de la Bible, de la poésie, de la mythologie, notamment des illustrations des Idylles du roi de Tennyson. Ses modèles posent en costume, dans des attitudes simples. Ces images, sentimentales, sont plus discutées aujourd'hui, mais elles montrent sa volonté : faire de la photographie un art.

Critiquée, puis reconnue

Les contemporains sont partagés. Certains saluent l'audace, d'autres dénoncent le manque de netteté et de technique : à l'époque, un bon portrait doit être net, bien éclairé, sans accroc. Les revues photographiques lui reprochent ses taches, ses rayures, ses flous. Cameron défend son choix : pour elle, l'image doit rendre la personnalité et l'émotion, pas la précision d'un cheveu ou d'un pli. Elle répond qu'elle cherche à fixer la beauté de ceux qui passent devant son objectif.

Cette querelle n'a jamais cessé. Elle annonce le pictorialisme, ce courant qui, à la fin du siècle, cherche à rapprocher la photographie de la peinture par le flou, le grain, le choix des sujets. Et au XXe siècle, ses images ont été redécouvertes comme des œuvres d'avant-garde.

La fin de sa carrière

En 1875, Cameron et son mari quittent l'Angleterre pour Ceylan (aujourd'hui le Sri Lanka), où elle continue à photographier avec les moyens du bord. Elle y meurt en 1879. Sa carrière photographique n'aura duré qu'une douzaine d'années, mais elle laisse un corpus considérable et une façon de photographier qui a durablement marqué l'histoire du portrait.

Ce qu'elle nous apprend

  • La netteté n'est pas une qualité en soi. Elle est un choix, comme le flou. Voyez comment régler la profondeur de champ dans l'article sur la mise au point.
  • Se rapprocher change tout. Un portrait intime se fait à courte distance et avec peu d'effets. Notre guide du portrait près d'une fenêtre en donne les clés.
  • On peut débuter tard. Cameron s'est lancée à 48 ans, sans formation, et a laissé une œuvre majeure.
  • Un regard vaut plus qu'une technique. Ses défauts sont devenus sa signature.

À essayer

Prenez un objectif lumineux (50 mm à f/1.8, par exemple), approchez-vous d'un visage, placez-vous près d'une fenêtre, et faites la mise au point sur un œil en laissant le reste doucement flou. Comparez avec un portrait entièrement net. Vous sentirez la différence d'intimité.

En résumé

  • Cameron (1815-1879) commence la photographie en 1863, à 48 ans.
  • Elle réalise des portraits en gros plan, au flou volontaire, de personnalités de son temps.
  • Critiquée pour son manque de netteté, elle défend la primauté de l'émotion.
  • Elle annonce le pictorialisme et reste une référence du portrait.

Pour la suite, direction la Russie des tsars avec Prokoudine-Gorski, pionnier de la photographie en couleurs.

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