Eadweard Muybridge : le cheval qui a changé notre regard
En 1878, Muybridge prouve avec douze appareils qu'un cheval au galop a un instant les quatre sabots en l'air. Cette expérience a ouvert la voie à l'étude du mouvement et au cinéma.
Un cheval au galop a-t-il, à un moment donné, les quatre sabots en l'air ? La question paraît futile. Elle a pourtant occupé les peintres, les éleveurs et même un riche homme d'affaires californien, et elle a fini par bouleverser la façon dont nous regardons le mouvement. Derrière cette curiosité se cache l'une des expériences les plus importantes de l'histoire de l'image.
Une question que l'œil ne peut pas trancher
Pendant des siècles, on a représenté les chevaux au galop de la même manière : jambes avant tendues vers l'avant, jambes arrière projetées vers l'arrière, comme un cheval à bascule. Les artistes ne s'étaient pas trompés par paresse. Le galop dure une fraction de seconde par foulée, l'œil humain n'a pas le temps de décomposer ce qu'il voit, et chacun peignait ce que son cerveau reconstruisait.
La question de la suspension (existe-t-il un instant où le cheval ne touche plus le sol ?) était débattue chez les éleveurs et les vétérinaires. Elle devait être tranchée par la seule technique capable d'arrêter le temps : la photographie.
Un millionnaire, un pari, un photographe
Au début des années 1870, Leland Stanford, ancien gouverneur de Californie, grand propriétaire de chevaux de course, voulait savoir si le trot et le galop comportaient un instant de suspension. Selon la légende, un pari a été engagé. Il confie la tâche à Eadweard Muybridge, photographe anglais installé aux États-Unis, déjà réputé pour ses vues de la Californie et de Yosemite.
Le défi est colossal. À l'époque, on travaille au collodion humide (voir le collodion humide et l'âge des portraitistes) : la plaque doit être préparée juste avant la prise de vue, et l'exposition se compte en secondes. Pour figer un cheval lancé à pleine vitesse, il faut descendre à une fraction de seconde de l'ordre du millième. Muybridge doit inventer des obturateurs mécaniques extrêmement rapides, ce qu'il fait avec persévérance, après des essais dès 1872 et des échecs successifs.
Douze appareils sur une piste
En 1878, sur le terrain de Stanford à Palo Alto, il installe un dispositif remarquable. Une rangée d'appareils est alignée le long de la piste. Chacun est relié à un fil tendu en travers du chemin : le cheval, en passant, rompt les fils et déclenche les obturateurs l'un après l'autre. Derrière la piste, un fond blanc quadrillé permet de mesurer les positions. Le résultat est une série de douze images qui décomposent la foulée.

La réponse est oui : il existe bien un instant où les quatre sabots quittent le sol. Mais pas comme on le dessinait depuis des siècles. La suspension survient quand les jambes sont repliées sous le corps, et non étendues. Les peintres avaient tout faux, et le public a eu du mal à le croire : certains y ont vu un truquage.
Du pari à la science du mouvement
Le succès est immédiat. Les images sont publiées dans la presse, présentées dans des conférences, et Muybridge poursuit son travail. Il photographie des chevaux, des chiens, des oiseaux, des hommes qui courent, sautent ou lancent un objet. Il publie en 1887 un immense ouvrage, Animal Locomotion, qui rassemble des centaines de planches : une encyclopédie visuelle du mouvement.
Il invente aussi un appareil pour rejouer ses séquences : le zoopraxiscope, qui projette des images dessinées d'après ses photographies sur un disque tournant. C'est l'une des étapes qui conduisent à l'image animée.
Marey, la version française
En France, le physiologiste Étienne-Jules Marey suit l'expérience avec passion. Il cherche à étudier le vol des oiseaux, la marche, la course. Pour cela, il met au point en 1882 son « fusil photographique », qui enregistre plusieurs images à la suite sur une même plaque. Là où Muybridge utilise de nombreux appareils, Marey n'en utilise qu'un. Les deux approches se complètent : l'un cherche à convaincre par la série, l'autre à mesurer le mouvement. Leurs travaux mènent, quelques années plus tard, à l'invention du cinématographe.
Un héritage dans toutes les disciplines
- Pour les arts : les peintres corrigent leurs représentations du galop et de la marche. Certains, comme Degas, s'en inspirent directement.
- Pour la science : l'étude de la locomotion humaine et animale prend un nouvel essor, en physiologie, en médecine, en sport.
- Pour la photographie : la preuve est faite que l'appareil voit des choses que l'œil ne voit pas. C'est un renversement : la photographie n'est plus un simple miroir de la réalité, elle en révèle des couches invisibles.
- Pour le cinéma : l'idée de décomposer puis de recomposer le mouvement est au cœur de l'image animée.
Ce que ça nous apprend aujourd'hui
Chaque fois que vous réglez une vitesse d'obturation, vous reprenez l'expérience de Muybridge : choisir quelle fraction du mouvement l'image va retenir. À 1/1000 s, vous obtenez une image figée, presque irréelle ; à 1/30 s, un filé qui donne de la vitesse. Aucun des deux n'est « plus vrai » que l'autre. Le choix dépend de ce que vous voulez dire.
Vous pouvez refaire l'exercice vous-même : photographiez un sportif, un enfant qui court, un animal, en rafale, puis regardez les images une à une. Vous découvrirez des positions que votre œil n'avait jamais vues. Nous détaillons les réglages dans la vitesse d'obturation, figer ou flouter.
En résumé
- En 1878, Muybridge prouve par la photographie qu'un cheval au galop a un instant de suspension.
- Il utilise douze appareils déclenchés par des fils, avec des obturateurs d'environ un millième de seconde.
- Son travail inspire Marey, la peinture, la physiologie et l'invention du cinéma.
- La photographie devient un instrument qui révèle ce que l'œil ne peut pas voir.
Pour poursuivre l'histoire de la photographie, découvrez comment Gustave Le Gray a résolu un autre problème technique : photographier en même temps la mer et le ciel.
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