La photographie de guerre : quand l'image a montré la réalité
De la Crimée à la guerre de Sécession, les premiers photographes de guerre ont changé notre façon de regarder les conflits. Ils ont aussi posé une question qui nous suit : que montre une photographie, et que cache-t-elle ?
Aujourd'hui, un conflit éclate et, quelques minutes plus tard, des images circulent dans le monde entier. Il y a moins de deux siècles, la guerre se racontait par des gravures, des dessins et des récits. L'idée qu'un appareil puisse rapporter le champ de bataille tel qu'il est semble évidente. Elle ne l'était pas du tout. Et les premiers à avoir essayé ont dû composer avec une technique qui ne permettait presque rien.
Crimée, 1855 : Roger Fenton et ses limites
La guerre de Crimée (1853-1856) est souvent présentée comme le premier conflit couvert par la photographie. Le photographe britannique Roger Fenton s'y rend en 1855, avec un assistant et un fourgon aménagé en chambre noire tirée par des chevaux. À cette époque, on travaille au collodion humide : il faut préparer la plaque juste avant la prise de vue et la développer tout de suite après, dans un espace minuscule, sous un soleil écrasant. Si vous voulez comprendre pourquoi tout cela est si lourd, l'article sur le collodion humide et l'âge des portraitistes détaille la méthode.
Les poses se comptent en secondes. Impossible donc de saisir un assaut, une charge ou la moindre action. Fenton photographie des officiers qui prennent la pose, des camps, des paysages, des soldats immobiles. Il évite aussi de montrer les morts et les blessés, ce qui convient bien à ceux qui l'ont envoyé : le public britannique est alors très partagé sur cette guerre, et ses images rassurent plus qu'elles ne choquent.
Sa photographie la plus célèbre est pourtant une image presque vide : un chemin de terre qui s'enfonce dans un ravin, jonché de boulets de canon. Le titre, La Vallée de l'ombre de la mort, vient du psaume 23 et a été donné plus tard par son éditeur. Fenton a fait deux prises du même endroit : sur l'une, les boulets sont dans le fossé, sur l'autre, ils sont sur la route.
Une photo mise en scène ?
C'est là que commence un débat qui dure encore. Les boulets sont-ils tombés ainsi, ou Fenton les a-t-il déplacés pour rendre l'image plus saisissante ? Des historiens comme Ulrich Keller, puis Susan Sontag, ont soutenu qu'il avait mis la scène en place. En 2007, le journaliste Errol Morris a mené l'enquête dans une série d'articles du New York Times. Son analyse conclut que la version avec les boulets sur la route a été prise en second, après que des pierres de la pente se sont déplacées, ce qui plaide pour une intervention. Les spécialistes restent partagés, et personne ne sait si Fenton cherchait à tromper ou simplement à produire une image plus parlante.
Retenez surtout ceci : dès les débuts du reportage, la question « cette image est-elle vraie ? » est déjà posée. Elle n'a jamais cessé de l'être.
États-Unis, 1862-1863 : la guerre en face
La guerre de Sécession change l'échelle et le ton. Le studio de Mathew Brady, à New York, organise une équipe de photographes qui suivent les armées. Parmi eux, Alexander Gardner et Timothy H. O'Sullivan rapportent des images que personne n'avait vues.
En 1862, après la bataille d'Antietam, des clichés de soldats morts sont exposés à New York. Pour la première fois, des civils découvrent des cadavres de soldats, non plus sous la forme d'une gravure retouchée, mais sous la forme d'une photographie. Les visiteurs défilent, en silence.
Quelques mois plus tard, en juillet 1863, c'est Gettysburg. Timothy O'Sullivan photographie les corps laissés sur le terrain après trois jours de combats. Le cliché, tiré ensuite par Gardner, deviendra l'une des images les plus célèbres de la guerre et sera publié en 1866 dans un album intitulé Gardner's Photographic Sketch Book of the War.
Ce que ces images ont changé
Trois choses se mettent en place à ce moment, et elles restent d'actualité.
- Le témoin remplace le récit. Même flou, même figé, un cliché donne l'impression d'avoir été là. C'est une force considérable, et un risque.
- La technique décide de ce qu'on voit. Faute de pouvoir photographier l'action, on photographie l'avant et l'après : des camps, des ruines, des corps. L'histoire visuelle de ces guerres est en grande partie celle de ce que le matériel permettait.
- Le cadrage est un choix. Fenton évite les morts, Gardner et O'Sullivan les montrent. Dans les deux cas, quelqu'un a décidé ce qu'il fallait mettre dans l'image, et ce qu'il fallait laisser dehors.
Cette dernière leçon est la plus utile pour nous. Quand nous regardons une photographie, nous voyons ce qui est dans le cadre. Un bon réflexe consiste à se demander ce qui est juste à côté. Nous en reparlerons dans l'article sur la composition.
La suite
Il faudra attendre plusieurs décennies, des pellicules rapides et des appareils légers, pour que la photographie quitte le trépied et suive vraiment l'action. Mais le principe est posé. Pour la suite de l'histoire, voyez comment, avec Kodak et la photographie pour tous, l'appareil est sorti des studios et des champs de bataille pour entrer dans les poches de millions de personnes. Et pour un autre portrait de pionnier de cette époque, voyez Nadar, le portrait comme un art.
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