Histoire

Nadar, le portrait comme un art

Caricaturiste devenu photographe, Nadar a fait du portrait un art de l'intimité. Il a aussi photographié Paris depuis un ballon et sous terre, à la lumière électrique.

Il faut imaginer un Paris où l'on se retrouve entre artistes au café, où l'on se moque de tout le monde dans les journaux, et où un grand escogriffe aux cheveux roux, d'une énergie inépuisable, dessine des caricatures avant de s'enticher d'une nouvelle machine. Gaspard-Félix Tournachon, que tout le monde appelle Nadar, n'a pas inventé la photographie. Il a fait mieux : il lui a donné un visage.

Félix Nadar, autoportrait en blouse, épreuve sur papier salé, vers 1854-1855. Collection J. Paul Getty Museum, domaine public (via Wikimedia Commons).
Félix Nadar, autoportrait en blouse, épreuve sur papier salé, vers 1854-1855. Collection J. Paul Getty Museum, domaine public (via Wikimedia Commons).

Du crayon à l'objectif

Né en 1820, Nadar commence comme journaliste et caricaturiste. Il croque ses contemporains pour la presse satirique et rêve d'un immense projet : le « Panthéon Nadar », une planche géante réunissant les célébrités de son temps. Pour réussir ses portraits dessinés, il lui faut les visages. La photographie, qu'il découvre à travers son frère Adrien, devient d'abord un outil, puis une passion. Vers 1854, il ouvre son propre atelier.

Le moment est idéal. Le daguerréotype, unique et fragile, a laissé la place au négatif sur verre au collodion, qui permet de tirer autant d'épreuves que l'on veut. Si vous avez lu l'article sur le collodion humide et l'âge des portraitistes, vous savez que ce procédé a ouvert la porte à un public bien plus large. Nadar est l'un de ceux qui en tirent le meilleur parti.

Un regard plutôt qu'un décor

Dans la plupart des studios de l'époque, on installe le client devant une toile peinte, entouré de colonnes en carton et d'accessoires. Nadar fait l'inverse. Il retire le superflu : un fond uni, une lumière naturelle bien dirigée, une pose simple. Tout l'intérêt se concentre sur le visage et sur ce qu'il dit de la personne.

Il l'expliquera lui-même : ce qui compte n'est pas la technique, que l'on apprend en une heure, mais « la ressemblance intime », cette capacité à saisir la personnalité de celui qui pose. Pour y arriver, il met ses modèles à l'aise, bavarde, plaisante, et déclenche quand le masque tombe. Devant son objectif passent George Sand, Baudelaire, Delacroix, Victor Hugo, Berlioz, Liszt et, plus tard, une jeune actrice qui deviendra Sarah Bernhardt.

Si vous cherchez une leçon qui reste valable aujourd'hui, la voici : un bon portrait tient moins au matériel qu'à la relation avec le modèle. Nous reviendrons sur la gestion de la lumière dans l'article consacré à la lumière en photographie.

Un artiste, pas un artisan

À l'époque, beaucoup de gens de lettres et de peintres regardent la photographie de haut : un simple procédé mécanique, disent-ils, sans âme. Nadar en fait une cause personnelle. Le 25 mai 1862, le journal Le Boulevard publie une lithographie d'Honoré Daumier qui le montre, appareil en main, juché sur une nacelle de ballon, au-dessus de Paris. Le titre est une déclaration : Nadar élevant la Photographie à la hauteur de l'Art.

Honoré Daumier, « Nadar élevant la Photographie à la hauteur de l'Art », lithographie parue dans Le Boulevard, 25 mai 1862. The Metropolitan Museum of Art, Harris Brisbane Dick Fund, 1926, domaine public.
Honoré Daumier, « Nadar élevant la Photographie à la hauteur de l'Art », lithographie parue dans Le Boulevard, 25 mai 1862. The Metropolitan Museum of Art, Harris Brisbane Dick Fund, 1926, domaine public.

La caricature joue sur les deux sens : Nadar monte vraiment dans les airs, et il prétend faire monter son médium dans la hiérarchie des arts.

Paris vu du ciel et des profondeurs

L'énergie de Nadar ne se limite pas au studio. En 1858, il photographie Paris depuis un ballon captif, et dépose un brevet pour cette idée. Les conditions sont acrobatiques : il faut préparer la plaque au collodion sur place, la sensibiliser, l'exposer et la développer dans un espace minuscule, tout en étant ballotté par le vent. Les premiers essais échouent, puis il réussit. Les premiers clichés aériens de Nadar n'ont pas été conservés : les plus anciennes vues aériennes qui nous restent sont celles prises à Boston en 1860 par James Wallace Black, depuis un autre ballon captif.

Il descend ensuite à l'opposé. Vers 1861, il photographie les catacombes et les égouts de Paris, éclairés à la lumière électrique alimentée par des piles, ce qui représente une prouesse technique : les temps de pose sont longs, et il faut des mannequins pour figurer les ouvriers qui ne peuvent pas rester immobiles. Pour la première fois, la photographie explore des lieux où l'œil humain n'a jamais vraiment vu.

Il construit aussi un ballon géant, Le Géant, qui s'élève en 1863 avec des passagers à bord. Le second vol se termine mal, mais la légende est faite.

Un atelier devenu lieu d'histoire

Dans les années 1860, Nadar installe son studio au 35, boulevard des Capucines, derrière une grande façade rouge et vitrée. C'est aussi le lieu où, en avril 1874, des artistes refusés par le Salon organisent leur propre exposition. Un critique ironise sur l'un des tableaux, intitulé Impression, soleil levant, et invente sans le vouloir le mot « impressionnistes ». Le photographe qui a élevé la photographie à la hauteur de l'art prête donc ses murs à une autre révolution.

Ce que Nadar nous laisse

Nadar meurt en 1910, à 89 ans. Il laisse des milliers de portraits qui sont autant de rencontres, et une idée simple que tout photographe peut s'approprier : la photographie ne vaut pas par la machine, mais par le regard de celui qui la tient.

Dans le prochain article de la série, nous suivrons le chemin inverse : celui de la photographie qui descend dans la rue et s'invite dans la vie de tous les jours.

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