Histoire

Charles Marville et le Paris d'avant Haussmann

Dans les années 1860, la Ville de Paris charge Charles Marville de photographier les rues qui vont disparaître sous le pic des démolisseurs. Ses images, vides et précises, sont devenues un trésor documentaire.

Si vous vous promenez à Paris, une grande partie de ce que vous voyez date de la seconde moitié du XIXe siècle. Mais avant les grands travaux du baron Haussmann, la capitale était un enchevêtrement de ruelles étroites, d'immeubles vétustes et de cours sombres. Si nous savons à quoi elle ressemblait, c'est en grande partie grâce à un photographe discret : Charles Marville.

Un paysage urbain qui disparaît

À partir de 1853, sous le Second Empire, le préfet Haussmann transforme Paris : percées de grands boulevards, démolition de quartiers entiers, nouveaux réseaux d'eau et d'égouts. Des dizaines de milliers de logements disparaissent. Dans ce contexte, la municipalité a une idée qui paraît très moderne : garder une trace de ce qui va être détruit.

Un photographe de la Ville

Né en 1813, Charles Marville a d'abord travaillé comme illustrateur et lithographe avant de se consacrer à la photographie. Il photographie des monuments, des cathédrales, des sculptures, des paysages, et s'impose par la qualité de ses tirages. Vers 1862, la Ville de Paris le nomme photographe officiel et lui demande de documenter les rues qui vont être démolies ou transformées.

Il produit des centaines de clichés, rue après rue, avec un cadrage frontal, posé, documentaire. Chaque image est numérotée et classée. Aucune pose artistique : l'objectif est de laisser une trace, comme le ferait un géomètre ou un archiviste. Pourtant, avec le recul, on y voit autre chose.

Des rues vides

Presque aucun habitant n'apparaît. Ce n'est pas un choix esthétique : au collodion, les poses durent plusieurs secondes, et les passants disparaissent ou se brouillent. Marville photographie souvent tôt le matin, quand les rues sont calmes. Cela donne à ses images cette étrange impression de ville figée, comme si Paris retenait son souffle.

Charles Marville, « Rue de la Ferronnerie », Paris, vers 1865. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).
Charles Marville, « Rue de la Ferronnerie », Paris, vers 1865. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).

Cette rue étroite, aujourd'hui élargie, est l'un des exemples de ce Paris médiéval qui allait disparaître. On y voit la hauteur des immeubles, la largeur minuscule de la chaussée, la texture des façades, les enseignes. Chaque détail est une information.

Le chantier lui-même

Marville photographie aussi les démolitions. Ici, le grand magasin La Belle Jardinière en cours de destruction, rue de la Cité :

Charles Marville (attribué à), « La Belle Jardinière : le magasin de la rue de la Cité pendant sa démolition, Paris », 1864-1866. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).
Charles Marville (attribué à), « La Belle Jardinière : le magasin de la rue de la Cité pendant sa démolition, Paris », 1864-1866. Cleveland Museum of Art, collection en accès libre (CC0).

Ces images, prises à la demande de la Ville, ont servi pour documenter les travaux. Elles sont aujourd'hui conservées dans des collections publiques, notamment à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, et fascinent les historiens, les urbanistes et les amateurs de Paris.

Plus qu'un photographe de commande

Marville a aussi réalisé d'autres séries importantes : des vues de la cathédrale de Strasbourg, des études de ciel, des portraits d'architecture. Mais ce sont ses rues qui sont restées. Longtemps, son nom est passé presque inaperçu. Il a fallu le travail d'historiens de la photographie, à la fin du XXe siècle, pour qu'on mesure l'ampleur de son travail et qu'on le replace parmi les grands noms.

Ce qu'on peut en retenir

  • La photographie est une mémoire. Ce que l'on trouve banal aujourd'hui sera peut-être un témoignage demain. Photographier sa rue, son quartier, sa ville, c'est aussi cela.
  • La neutralité est une écriture. Le cadrage frontal, sans effet, donne une grande autorité à l'image documentaire. On y croit parce que le photographe s'efface.
  • L'absence de personnes raconte quelque chose. Un lieu vide invite à regarder le lieu lui-même, sa matière, ses détails.
  • La méthode compte. Une série cohérente (même cadrage, même lumière, même soin) vaut plus qu'une collection d'images isolées.

À essayer

Choisissez une rue de votre ville et photographiez-la comme Marville : de face, tôt le matin, avec un cadre sobre. Recommencez dans dix ans, ou comparez avec de vieilles cartes postales. Vous verrez à quel point un lieu change.

En résumé

  • Marville, photographe officiel de la Ville de Paris vers 1862, documente les rues avant leur démolition.
  • Ses images sont frontales, vides, précises, et constituent un témoignage unique.
  • Elles montrent aussi les chantiers, comme celui de La Belle Jardinière.
  • Elles posent les bases de la photographie documentaire urbaine.

Un autre photographe de Paris, quelques décennies plus tard, prolongera cette démarche : nous l'étudions dans l'analyse de la Rue du Regard d'Eugène Atget. Et si l'architecture vous intéresse, lisez aussi photographier l'architecture.

#Charles Marville#Haussmann#histoire de la photographie#Paris#photographie documentaire#rues

Commentaires

Soyez le premier à réagir.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont relus avant d'être publiés. Soyez courtois : on parle de photographie entre passionnés.