Le collodion humide et l’âge des portraitistes
Avec le collodion humide, inventé en 1851, la photographie devient moins chère et reproductible. Carte de visite, ferrotype, Nadar : comment le portrait est devenu populaire.
En 1839, le daguerréotype ouvre la voie, mais il reste cher, fragile et impossible à copier. Dans les années qui suivent, une nouvelle technique va changer le visage de la photographie : le collodion humide. Avec elle, la photographie quitte le cabinet de curiosités pour entrer dans la vie de tous les jours.
Une invention offerte à tous
En 1851, l’Anglais Frederick Scott Archer publie le procédé du collodion humide. Détail essentiel : il ne le brevète pas. Tout le monde peut s’en servir, et c’est ce qui explique en partie son succès fulgurant.
Le principe repose sur une plaque de verre recouverte de collodion, un liquide visqueux obtenu à partir de coton-poudre dissous. Ce vernis retient les sels d’argent sensibles à la lumière et laisse passer toute la finesse de l’image. Le verre, transparent, donne un négatif d’une netteté remarquable.

Un laboratoire dans une tente
Le procédé a un défaut majeur : il doit être utilisé pendant que la plaque est encore humide. Entre la préparation et le développement, il ne s’écoule qu’une quinzaine de minutes. Le photographe doit donc sensibiliser, exposer et développer sur place.
Conséquence : tous ceux qui travaillent hors de leur atelier emportent avec eux un véritable laboratoire, une tente noire, des flacons, des cuvettes, de l’eau et des caisses de plaques de verre. Les photographes de paysage, de guerre ou d’expédition transportent parfois leur matériel dans des voitures aménagées en chambres noires. C’est lourd, c’est long, et cela demande de la rigueur. Mais le résultat est à la hauteur.
Plusieurs supports, un même procédé
Le collodion ne sert pas qu’à fabriquer des négatifs. Selon le support et le traitement, il donne naissance à plusieurs formes d’images.

- L’ambrotype est un négatif sur verre qui, posé sur un fond noir, apparaît en positif. Moins cher que le daguerréotype, il reste une pièce unique.
- Le ferrotype, appelé aussi tintype, utilise une fine plaque de fer vernie. Robuste et peu coûteux, il séduit les photographes ambulants et se répand aux États-Unis, notamment parmi les soldats de la guerre de Sécession.
- Le négatif sur verre, lui, sert à tirer des épreuves sur du papier albuminé, enduit de blanc d’œuf et de sels d’argent. C’est la voie qui dominera l’avenir : une seule prise de vue, autant de copies qu’on le veut.
La carte de visite, ou le portrait pour tous
En 1854, le photographe parisien André-Adolphe-Eugène Disdéri brevète un format astucieux : la carte de visite. Un appareil muni de plusieurs objectifs enregistre huit poses sur une seule plaque. Une fois découpées, les images, d’environ 6 x 9 cm, sont collées sur un carton. Le prix chute, et le portrait cesse d’être un luxe.

La mode s’emballe à partir de 1859. On s’échange sa carte de visite, on collectionne celles des célébrités, on les range dans des albums : on parle de « cartomanie ». Pour la première fois, les gens ordinaires possèdent leur propre portrait, et celui des personnalités de leur temps.
Nadar, le portraitiste de son époque

À Paris, Nadar (Gaspard-Félix Tournachon) devient le plus célèbre de ces portraitistes. Caricaturiste de formation, il installe son atelier boulevard des Capucines et photographie Victor Hugo, Charles Baudelaire, George Sand, Sarah Bernhardt et tant d’autres. Son secret : mettre ses modèles à l’aise pour saisir leur personnalité plutôt qu’une pose figée.
Nadar est aussi un explorateur. Il réalise des photographies aériennes depuis un ballon en 1858, puis descend dans les catacombes et les égouts de Paris, qu’il éclaire à la lumière électrique. Son ancien atelier accueillera en 1874 la première exposition des peintres que l’on appellera les impressionnistes.
Domaine public, via Wikimedia Commons
La photographie devient témoin
Le collodion humide est aussi l’outil des premiers grands reporters. En 1855, Roger Fenton rapporte des images de la guerre de Crimée. Pendant la guerre de Sécession, Mathew Brady et son équipe, dont Alexander Gardner et Timothy O’Sullivan, photographient les campements et les champs de bataille. Les poses restent trop longues pour saisir l’action, mais la photographie commence à montrer au public ce qu’il ne pouvait qu’imaginer.
La fin d’une époque
Le collodion humide domine pendant une trentaine d’années. Dans les années 1870, la plaque sèche au gélatino-bromure d’argent apparaît : elle se prépare à l’avance, se conserve et peut se développer plus tard. Plus besoin de laboratoire ambulant. Le procédé humide disparaît peu à peu, ouvrant la voie à la photographie de masse, celle de Kodak, que nous raconterons ensuite.
Commentaires
Soyez le premier à réagir.