Histoire

Robert Capa : le photographe de guerre qui s'approchait toujours plus près

Né Endre Friedmann à Budapest, devenu Robert Capa à Paris avec Gerda Taro, il a photographié cinq guerres, de l'Espagne à l'Indochine. Du Falling Soldier aux onze images de Omaha Beach, récit d'une légende, de ses zones d'ombre et de la naissance de Magnum.

« Si tes photos ne sont pas assez bonnes, c'est que tu n'es pas assez près. » La phrase est attribuée à Robert Capa, et elle résume à elle seule une conception du métier : aller là où ça se passe, au risque de sa vie. Il a photographié la guerre d'Espagne, la guerre sino-japonaise, la Seconde Guerre mondiale, la guerre de 1948 en Israël et la guerre d'Indochine. Il y est mort, à quarante ans. Mais le personnage Capa est aussi une construction, née à Paris dans les années 1930, qui mêle talent, audace, mise en scène de soi et zones d'ombre. Voici son histoire, avec ses éclats et ses controverses.

Budapest : Endre Friedmann

Robert Capa naît le 22 octobre 1913 à Budapest, alors dans l'Empire austro-hongrois, sous le nom d'Endre Ernő Friedmann. Il grandit dans une famille juive. Il a deux frères, dont Cornell Capa, qui deviendra lui aussi photographe et fondera plus tard le Centre international de la photographie à New York.

Vers 1931, le jeune homme est arrêté en Hongrie pour activité politique radicale. Il est libéré à la condition de quitter le pays. Il a dix-huit ans. Il part pour Berlin, où il étudie à la Deutsche Hochschule für Politik, puis travaille comme assistant de laboratoire et comme photographe pour l'agence Dephot. En 1932, sa première photographie publiée montre Léon Trotsky prenant la parole à Copenhague.

En 1933, les restrictions imposées aux juifs par le régime nazi le poussent à quitter l'Allemagne. Il gagne Paris, où commence la deuxième vie d'Endre Friedmann : celle de l'apatride sans le sou, qui cherche à vivre de son appareil.

Paris, Gerda Taro et l'invention de « Robert Capa »

À Paris, en 1934, Friedmann rencontre Gerda Pohorylle, une jeune Allemande exilée, qui deviendra Gerda Taro. Ils vivent à la fois une histoire d'amour et une aventure professionnelle. Ensemble, ils inventent « Robert Capa », un photographe américain fictif, riche et talentueux, dont ils prétendent être les représentants. Le nom sonne bien, il est facile à retenir, et surtout il permet de vendre les images plus cher aux magazines, qui préfèrent les noms américains. Peu à peu, Friedmann endosse lui-même ce personnage. Gerda Taro, de son côté, signera ensuite sous son propre nom.

Cette invention d'un double est révélatrice. Capa est autant une marque qu'un homme. Il sait se mettre en scène, séduire, raconter. Cela fait partie de sa réussite, et c'est aussi ce qui complique le travail des historiens, qui doivent distinguer le fait de la légende.

La guerre d'Espagne

En 1936, la guerre civile éclate en Espagne. Capa, Taro et le photographe David Seymour (« Chim ») se rendent sur place pour documenter le conflit du côté républicain. C'est là que Capa devient Capa. Ses images de la guerre, publiées dans la presse européenne, lui apportent une première notoriété.

C'est aussi à cette occasion qu'est réalisée la photographie qui fera sa gloire et sa controverse : The Falling Soldier (« Mort d'un soldat républicain »). On y voit un homme en chemise claire, au moment où il semble être touché par une balle et s'effondrer en arrière. L'image est largement publiée. Elle devient l'un des symboles de la guerre d'Espagne.

Mais son authenticité a été remise en question. Des recherches ultérieures ont suggéré que la scène pourrait avoir été mise en scène, ou que les circonstances de la prise de vue ne correspondent pas à ce que l'on a longtemps raconté. Le débat n'est pas totalement clos, et il est important de le présenter avec prudence : ce que l'on peut dire, c'est que des éléments sérieux plaident contre l'idée d'une mort saisie sur le vif. La question dépasse le cas de Capa. Elle pose celle du pacte de confiance entre le photographe et le public : une image de guerre est-elle une preuve ?

En juillet 1937, un drame frappe Capa : Gerda Taro est tuée près de Brunete, lors d'un accident impliquant un véhicule qui entre en collision avec un char. Elle avait vingt-six ans. Elle est souvent présentée comme la première femme photographe de guerre morte en reportage. Capa, bouleversé, ne s'en remettra jamais tout à fait. Elle est longtemps restée dans l'ombre, et sa mémoire a été largement réhabilitée ces dernières décennies : de nombreuses images attribuées à Capa pourraient en réalité être d'elle ou de Chim.

Capa a aussi travaillé avec l'écrivain Ernest Hemingway, dont le roman Pour qui sonne le glas est inspiré par ce conflit.

La valise mexicaine

Un épisode posthume mérite d'être raconté. En décembre 2007, environ 4 500 négatifs de la guerre d'Espagne ont été retrouvés au Mexique. Ces films, pris par Capa, Taro et Chim, avaient été perdus au début de la Seconde Guerre mondiale. Cette découverte, connue sous le nom de « valise mexicaine », est à l'origine du film The Mexican Suitcase, sorti en 2011. Elle a renouvelé la connaissance de ce travail collectif et a contribué à corriger certaines attributions.

Cette histoire est un rappel précieux : les négatifs sont fragiles, ils peuvent se perdre, et leur retrouvaille peut changer l'histoire. Elle rejoint la question de la conservation des archives que nous abordons dans l'article sur la sauvegarde de ses photos.

La Chine, 1938

En 1938, Capa se rend en Chine pour documenter la résistance à l'invasion japonaise. Il est à Hankou, et certaines de ses images sont publiées par Life le 23 mai 1938. Ce reportage confirme son rôle de photographe de guerre de premier plan, et il renforce son lien avec le magazine américain Life, pour lequel il travaillera longtemps.

La Seconde Guerre mondiale

Au début de la guerre, Capa est à New York. Il est ensuite envoyé en Europe. Il travaille d'abord pour Collier's Weekly, puis pour Life. Le 7 octobre 1943, il photographie le bombardement de la poste de Naples. Mais c'est un autre événement qui va faire sa légende.

Le 6 juin 1944, jour du Débarquement, Capa débarque sur Omaha Beach, avec la 16e division d'infanterie américaine. Il est le seul photographe civil présent sur la plage dans cette vague d'assaut. Il a raconté plus tard avoir pris 106 photographies. Seules onze ont survécu. Elles sont connues sous le nom des « onze magnifiques ». Elles montrent des soldats dans l'eau, des silhouettes dans les vagues, des hommes accrochés aux obstacles anti-chars, le tout dans un flou très particulier, qui traduit la violence de la scène.

Le récit traditionnel veut que les négatifs aient été abîmés par une erreur de séchage au laboratoire de Londres, qui a fait fondre l'émulsion. Ce récit a lui aussi été discuté par les historiens, qui s'interrogent sur le nombre réel d'images prises et sur les causes de la perte. Il est de même établi que Life a publié ces images le 19 juin 1944 et que de nombreuses légendes d'époque comportaient des inexactitudes.

Ce flou, que le magazine attribuait à l'agitation du photographe, est devenu un élément constitutif de la légende. On peut se demander ce que serait devenue cette série si elle avait été nette. Elle est aujourd'hui un exemple fascinant de la façon dont une image technique imparfaite peut devenir plus expressive qu'une image parfaite. Pour comprendre techniquement ce qui produit ce type de flou de bougé, l'article sur la vitesse d'obturation détaille le mécanisme.

Le 16 août 1944, il réalise à Chartres La Femme tondue, une image d'une femme humiliée publiquement après la Libération, portant son enfant. Elle témoigne d'une réalité moins glorieuse de cette période. Le 18 avril 1945, il photographie un combat sur un pont à Leipzig, et notamment la mort du soldat Raymond J. Bowman. Cette série est considérée comme l'une de ses dernières grandes images de guerre en Europe.

Sur le plan personnel, ces années sont aussi marquées par des relations amoureuses, notamment avec Elaine Justin, puis, en 1945, avec l'actrice Ingrid Bergman.

Pour replacer ce travail dans l'histoire de la photographie de guerre, l'article sur la photographie de guerre de Fenton à Gardner raconte les débuts du genre, avec ses propres questions de mise en scène.

1947 : la naissance de Magnum

La guerre terminée, Capa ne veut pas rentrer dans le rang. En 1947, il voyage en Union soviétique avec l'écrivain John Steinbeck. De ce voyage naît A Russian Journal, un livre où le texte de Steinbeck et les images de Capa se complètent. La même année, le président Eisenhower lui décerne la médaille de la Liberté, et surtout, Capa co-fonde à Paris l'agence Magnum Photos, avec Henri Cartier-Bresson, David Seymour, George Rodger et William Vandivert.

Magnum est une idée neuve : une coopérative, détenue par les photographes eux-mêmes, qui conservent leurs négatifs et la propriété de leurs images. Ils choisissent leurs sujets, négocient avec les magazines, et protègent leurs droits. Cette indépendance est un acte de résistance contre le système des commandes. Elle explique en partie la place prise par l'agence dans l'histoire du photojournalisme. Pour le portrait de l'un de ses cofondateurs, voyez la biographie d'Henri Cartier-Bresson. Un autre grand photographe, Robert Doisneau, a décliné l'invitation de rejoindre Magnum.

En 1948, Capa parcourt Israël pendant la guerre israélo-arabe, et il réalise avec l'écrivain Irwin Shaw le livre Report on Israel. En 1952, il devient président de Magnum. En 1953, il photographie le tournage du film Beat the Devil, en Italie.

Indochine : la dernière route

En 1954, Capa se trouve en Indochine, où la France mène une guerre qui touche à sa fin. Le 25 mai 1954, dans la province de Thái Bình, il quitte la route avec un régiment français et s'avance à pied pour photographier la progression des troupes. Il marche sur une mine. Il meurt sur le coup. Il a quarante ans.

Sa mort à cet endroit a quelque chose de tragiquement cohérent avec sa maxime. Capa est mort parce qu'il voulait être près. Mais il serait faux de n'y voir que de l'héroïsme : cette soif de risque a aussi un coût humain, que l'on perçoit dans sa vie privée, marquée par la perte de Gerda Taro et par une forme d'instabilité permanente.

Honneurs et héritage

  • 1976 : Capa est admis à titre posthume à l'International Photography Hall of Fame.
  • L'Overseas Press Club a créé la médaille d'or Robert Capa, qui récompense chaque année un reportage photographique marqué par le courage et l'initiative.
  • 2013 : la Hongrie, son pays natal, a émis un timbre et une pièce d'or à son effigie.

Son frère Cornell Capa a fondé l'International Center of Photography, qui conserve une partie de son archive et la défend. Capa est également devenu un modèle pour des générations de reporters.

Une légende à regarder de près

Une biographie honnête de Capa doit assumer ses ambiguïtés. Le Falling Soldier est discuté. Les circonstances des images de Omaha Beach sont débattues. Les attributions entre Capa, Taro et Chim ont été corrigées par la découverte de la valise mexicaine. Capa lui-même a contribué à la légende, en racontant sa vie avec un sens du récit qui n'est pas celui d'un greffier.

Cela ne signifie pas que son travail soit sans valeur. Cela signifie qu'il faut le lire comme celui d'un homme qui a, tout à la fois, couru de vrais risques et construit son personnage. Cette double lecture est d'ailleurs précieuse pour tout photographe : une image est un fait, mais aussi un récit, et il faut apprendre à distinguer l'un de l'autre.

La figure de Gerda Taro, enfin, invite à reconsidérer l'histoire de la photographie de guerre à travers ses oubliées. Une partie du mérite attribué à Capa revient à une femme dont le nom est resté longtemps à l'arrière-plan.

Ce que Capa peut nous apprendre

S'approcher, au sens propre et au sens figuré. Capa conseille d'être assez près, physiquement mais aussi humainement. Pour le photographe qui n'a pas à affronter des balles, cela peut vouloir dire : oser engager la conversation, entrer dans l'événement, quitter la position confortable du spectateur. Si vous photographiez des inconnus, gardez en tête les règles juridiques détaillées dans l'article sur le droit à l'image.

Accepter l'imperfection. Les onze images de Omaha Beach sont floues, sous-exposées, tremblées. Elles sont pourtant inoubliables. Une image techniquement parfaite n'est pas forcément la meilleure.

Préserver ses négatifs. La valise mexicaine rappelle qu'un fonds photographique peut se perdre pendant des décennies. Classez, légendez, sauvegardez.

Rester lucide sur les images. Une photographie célèbre n'est pas forcément une preuve. Vérifier, recouper, citer ses sources, c'est aussi le métier du photographe, et celui du lecteur d'images.

Se méfier de la légende, y compris la sienne. Capa s'est inventé un personnage. À l'heure des réseaux sociaux, où chacun construit son image publique, c'est une leçon à méditer.

La suite de la série

Le dernier portrait de cette première série est celui de Sebastião Salgado, photographe du travail, des migrations et de la nature, qui a adhéré à Magnum en 1979, vingt-cinq ans après la mort de Capa. Pour revenir sur un autre photographe qui a documenté la pauvreté et les déplacements forcés, relisez la biographie de Dorothea Lange.

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