Eugène Atget : le photographe qui a documenté le vieux Paris
Ancien marin et comédien, Eugène Atget a passé trente ans à photographier Paris et ses environs pour des artistes et des institutions. Presque inconnu de son vivant, il est devenu l'un des pères de la photographie documentaire moderne.
Il n'a jamais cherché la gloire, il n'a jamais exposé dans une galerie d'art, et il vendait ses images à des peintres, à des décorateurs et à des bibliothèques comme un artisan vend ses produits. Pourtant, près d'un siècle après sa mort, Eugène Atget figure dans tous les livres d'histoire de la photographie. Son œuvre, faite de rues vides, de vitrines, de portes cochères et de parcs silencieux, a changé notre manière de regarder une ville. Voici l'histoire d'un homme discret, au parcours étonnant, dont le travail ne s'est révélé qu'après sa disparition.
Une enfance d'orphelin à Bordeaux
Jean-Eugène-Auguste Atget naît le 12 février 1857 à Libourne, en Gironde. Il a cinq ans lorsque son père meurt, et sa mère disparaît peu après. Orphelin à sept ans environ, il est recueilli par ses grands-parents maternels, qui l'élèvent à Bordeaux. On sait peu de choses de cette enfance, et c'est un trait récurrent chez Atget : tout au long de sa vie, il laissera très peu de traces écrites, pas de journal intime, pas de manifeste, peu de lettres. Les historiens ont dû reconstituer son parcours à partir de quelques documents administratifs et des rares témoignages de ses contemporains.
Après ses études secondaires, le jeune homme choisit un métier qui n'a rien à voir avec l'image : il s'engage dans la marine marchande. Les années de navigation ne sont pas bien documentées, mais elles disent déjà quelque chose du personnage, un homme qui a beaucoup voyagé avant de se fixer, et qui n'a trouvé sa voie que sur le tard.
Du théâtre à la photographie
En 1878, Atget s'installe à Paris. Il vise le Conservatoire d'art dramatique. Il échoue une première fois, puis il est admis à sa deuxième tentative. Mais le service militaire limite sa présence en classe et il finit par être renvoyé. Il ne renonce pas pour autant à la scène : pendant des années, il joue avec des troupes itinérantes, dans la banlieue parisienne et en province. C'est dans ce milieu qu'il rencontre Valentine Delafosse Compagnon, comédienne elle aussi, qui restera sa compagne jusqu'à sa propre mort en 1926.
La carrière d'acteur s'arrête brutalement vers 1887, à cause d'une infection des cordes vocales. À trente ans, Atget doit se réinventer. Il tente d'abord de peindre, en province, sans grand succès. Puis il se tourne vers un médium qu'il a probablement croisé dans les milieux artistiques : la photographie. Ses premières images connues datent de 1888 et montrent Amiens et Beauvais.
Cette trajectoire a de quoi rassurer tous ceux qui pensent qu'il est trop tard pour commencer. Atget n'a pas fait d'école d'art, il n'est pas né dans une famille de photographes. Il apprend sur le tas, en travaillant, avec une obstination qui deviendra sa marque de fabrique.
« Documents pour artistes » : un commerce d'images
En 1890, Atget revient à Paris et s'établit comme photographe professionnel. Dès 1891, il accroche à sa porte une plaque qui résume son modèle économique : « Documents pour artistes ». L'idée est simple et astucieuse. Il photographie tout ce que les peintres, les sculpteurs, les décorateurs et les architectes peuvent avoir envie d'utiliser comme référence : des fleurs, des animaux, des paysages, des fragments de monuments, des détails d'escalier, des ferronneries, des arbres, des nuages.
À cette époque, la photographie n'est pas considérée comme un art. Atget ne se présente donc pas comme un artiste, mais comme un fournisseur. Il vend des tirages à l'unité, un à un, à une clientèle fidèle : peintres, mais aussi éditeurs, décorateurs de théâtre, architectes. C'est cette modestie assumée qui lui permet de vivre de son travail pendant plus de trente ans.
C'est aussi ce qui rend son œuvre si cohérente. Atget ne photographie pas pour illustrer une idée ou pour exprimer un état d'âme. Il photographie pour documenter, avec précision, ce qui va bientôt disparaître ou ce qui peut servir de modèle. Cette discipline donne à ses images une sobriété et une honnêteté qu'on retrouvera plus tard chez de nombreux photographes documentaires.
Les commandes des institutions parisiennes
À partir de 1898, des institutions commencent à acheter son travail : le musée Carnavalet et la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Ces établissements ont une mission de mémoire : conserver une trace du Paris qui change. Le Paris de la fin du XIXe siècle n'est plus celui du Second Empire, et les transformations se poursuivent. Atget devient peu à peu l'un de leurs fournisseurs réguliers.
Vers 1906, la Bibliothèque historique lui commande de photographier de façon systématique les bâtiments du vieux Paris, avec une seconde commande en 1911. Atget ne se contente pas de faire des vues d'ensemble. Il photographie des façades, des cours, des escaliers, des heurtoirs, des enseignes, des boutiques, des petits métiers, des rues étroites des quartiers anciens. Il constitue ainsi un inventaire visuel d'une ville en mutation.
On pense naturellement à l'entreprise menée par Charles Marville quelques décennies plus tôt, lorsque la ville elle-même demandait un relevé de ce qui allait être démoli. Atget travaille dans le même esprit, mais pour une autre époque et avec sa propre sensibilité. Là où Marville documente avant les grands travaux, Atget documente ce qui reste, ce qui survit, ce qui résiste.
En 1899, il déménage à Montparnasse, dans le quartier où il vivra jusqu'à la fin de sa vie. En 1901, il commence à photographier les jardins de Versailles, un sujet auquel il reviendra régulièrement jusqu'en 1927. Il photographie aussi les parcs de Saint-Cloud et de Sceaux.

Une méthode patiente et artisanale
La technique d'Atget est restée très traditionnelle. Il travaille avec une chambre à soufflet de grand format, posée sur un pied, avec des plaques de verre. Chaque prise de vue demande du temps : installer le trépied, régler le cadrage sur le dépoli, évaluer l'exposition, déclencher. Le résultat est une image d'une netteté remarquable, avec une profondeur de champ importante qui fait ressortir chaque détail.
Cette lenteur a une conséquence directe sur ses sujets. Atget photographie très tôt le matin, quand les rues sont vides, ce qui explique cette impression de ville silencieuse qui caractérise son œuvre. Ce n'est pas un parti pris poétique, du moins à l'origine. C'est d'abord une nécessité pratique : avec les temps de pose longs, il vaut mieux éviter les passants, qui se transformeraient en fantômes flous. Ceux qui apparaissent quand même sont parfois effacés, comme ces silhouettes à peine visibles sur les devantures de boutiques.
Si vous voulez comprendre pourquoi cette contrainte technique devient un choix esthétique, l'article sur la vitesse d'obturation explique comment le temps de pose transforme ce que l'on voit. Chez Atget, les poses longues vident la ville de ses habitants, et c'est ce vide qui lui donne sa force.
Il développe et tire lui-même ses images, selon des procédés anciens. Ses tirages sont de format modeste, aux tonalités chaudes, que les amateurs d'aujourd'hui reconnaissent immédiatement. On a longtemps imaginé qu'il vivait dans la pauvreté. Certains chercheurs soulignent aujourd'hui que cette image est en partie un mythe construit après sa mort : son activité lui permettait de vivre, et ses clients étaient réguliers. L'Atget misérable et ignoré est une belle histoire, mais il faut la prendre avec prudence.
Ce qu'il photographiait
Le catalogue d'Atget est immense. Quelques thèmes reviennent :
- Les rues et les façades du vieux Paris, souvent photographiées à l'aube, parfois plusieurs fois à des saisons différentes.
- Les petits métiers et les boutiques : marchands ambulants, vitrines, étals, enseignes. Ce sont des témoignages précieux sur la vie quotidienne de l'époque.
- Les jardins et les parcs : Versailles, Saint-Cloud, Sceaux, le Luxembourg. Des allées vides, des statues, des bassins, des arbres.
- Les détails d'architecture : escaliers, portes, heurtoirs, balcons, ferronneries.
- Des sujets plus inattendus : des intérieurs bourgeois et modestes, des séries sur la prostitution dans les années 1920, des scènes de rue plus populaires.
Ce qui frappe, c'est l'absence de hiérarchie. Une grande façade de monument et une humble vitrine de boutique reçoivent la même attention. Cette façon de traiter toutes les choses avec le même sérieux est l'une des raisons pour lesquelles son travail a été si influent.
Les années de guerre et la vente des archives
Pendant la Première Guerre mondiale, l'activité d'Atget ralentit presque complètement. Il met ses archives à l'abri dans sa cave. Le conflit le frappe aussi sur le plan personnel : Léon, le fils de Valentine, est tué au front.
Après la guerre, Atget a plus de soixante ans. Il n'est plus tout jeune et il commence à penser à la transmission de son travail. En 1920 et 1921, il vend des milliers de négatifs à des institutions. Dans une lettre de novembre 1920 adressée à Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, il affirme posséder à lui seul tout le vieux Paris. La formule peut sembler orgueilleuse, mais elle correspond à la réalité d'une œuvre qui compte des milliers de plaques, constituées pendant des décennies.
Il continue à photographier au cours des années 1920, notamment les parcs de Versailles, Saint-Cloud et Sceaux.
Man Ray, Berenice Abbott et les surréalistes
C'est au milieu des années 1920 que le monde de l'art d'avant-garde découvre Atget. Il habite alors Montparnasse, où vivent aussi de nombreux artistes, et notamment Man Ray, qui y a son studio. Man Ray, qui a un assistant américain, Berenice Abbott, remarque les photographies d'Atget et s'intéresse à son travail. Abbott rend visite à Atget en 1925, lui achète des tirages et commence à promouvoir son œuvre.
En 1926, deux événements marquent l'année. D'une part, Valentine meurt, ce qui plonge Atget dans un grand chagrin. D'autre part, Man Ray réunit près d'une cinquantaine de ses photographies dans un album, et la revue La Révolution surréaliste publie, dans son numéro 7 du 15 juin, l'image Pendant l'éclipse. Les surréalistes voient dans ces rues désertes et ces vitrines étranges une poésie involontaire. Ils font d'Atget l'un de leurs précurseurs.
Atget, lui, ne se considérait pas comme un artiste, et encore moins comme un surréaliste. Selon une anecdote souvent rapportée, il aurait demandé à Man Ray de ne pas mentionner son nom au bas des images, en répétant qu'il ne faisait que des documents. Que l'anecdote soit exacte ou embellie, elle résume bien son état d'esprit : il se voyait comme un artisan, pas comme un auteur.
La mort et la sauvegarde de l'œuvre
Eugène Atget meurt à Paris le 4 août 1927, à soixante-dix ans. Il laisse derrière lui un fonds immense et presque inconnu du grand public. Son ami André Calmettes hérite de l'archive. Il en donne environ deux mille documents sur le Paris historique à l'État français et vend le reste à Berenice Abbott.
Cette vente est décisive. Abbott, installée plus tard à New York, conserve les tirages et les négatifs, et elle consacre une grande partie de son énergie à faire connaître le photographe. Sans son travail de passeuse, l'œuvre d'Atget aurait peut-être été dispersée ou oubliée.
La reconnaissance posthume
La notoriété d'Atget s'installe progressivement, après sa mort.
- 1929 : onze de ses photographies sont présentées à l'exposition Film und Foto à Stuttgart, un événement majeur de la photographie moderne.
- 1930 : Berenice Abbott publie Atget, photographe de Paris, le premier grand ouvrage consacré à son œuvre.
- 1931 : le philosophe Walter Benjamin discute son travail dans son essai Petite histoire de la photographie, où il le décrit comme un précurseur de la photographie surréaliste. Benjamin souligne que ces rues désertes ressemblent à des scènes de crime : elles invitent à chercher des indices, à se demander ce qui s'y est passé.
- 1968 : le Museum of Modern Art de New York acquiert la collection Abbott et Levy.
- 2001 : le Philadelphia Museum of Art acquiert la collection Julien Levy, qui comprend 361 photographies d'Atget.
Aujourd'hui, Atget est présent dans les plus grandes collections du monde. Ses tirages sont conservés à Paris, à New York, à Philadelphie, à Cleveland et ailleurs. Certaines institutions, comme le musée de Cleveland, mettent d'ailleurs ses images à disposition en accès libre, ce qui permet à chacun de les regarder en haute définition.
Que retenir de son regard ?
Pourquoi Atget reste-t-il si inspirant, un siècle plus tard ? Parce qu'il propose une manière de photographier à contre-courant des modes de son époque, et même de la nôtre.
La patience. Atget ne cherche pas l'image spectaculaire. Il revient, il attend la bonne lumière, il photographie le même lieu à différentes heures. Cette obstination est une leçon pour tous les photographes : la meilleure image n'est pas forcément la première.
L'attention aux choses ordinaires. Une porte, une vitrine, un escalier, un coin de rue. Il n'y a pas de sujet mineur pour qui sait regarder. Si vous cherchez où commencer, vous pouvez photographier votre propre quartier, avec le même regard, comme on le ferait pour une archive à venir. C'est un excellent exercice, que nous développons dans notre article sur la photographie d'architecture.
L'absence de signature ostentatoire. Atget ne cherche pas à imposer un style, mais à documenter avec précision. Paradoxalement, c'est ce qui donne à son œuvre une identité si forte. Quand on veut apprendre à lire une de ses images, l'analyse de la Rue du Regard en propose un exemple détaillé.
La valeur du fonds. Atget photographiait pour constituer un ensemble, pas pour réussir une image isolée. C'est une leçon utile à l'ère du numérique : un fonds se construit, se classe, se sauvegarde. Nous en parlons dans l'article sur la sauvegarde de ses photos. Sans André Calmettes et Berenice Abbott, une partie de l'œuvre d'Atget aurait pu disparaître, et c'est un rappel salutaire de la fragilité des archives.
Pour aller plus loin
Si Atget vous donne envie d'explorer l'histoire de la photographie, vous pouvez poursuivre avec les origines du médium, dans l'article sur la chambre noire et le daguerréotype, ou avec l'histoire de la démocratisation, dans l'article consacré à Kodak. Pour la dimension du portrait et de la reconnaissance artistique, voyez aussi le portrait de Nadar.
Et pour finir, un conseil simple : la prochaine fois que vous sortirez avec votre appareil, tentez un exercice à la manière d'Atget. Choisissez une rue que vous connaissez par cœur, levez-vous tôt, installez-vous sur un trépied si vous en avez un, et photographiez ce que vous ne regardiez plus. Vous découvrirez, comme lui, que la ville ordinaire est un sujet inépuisable.
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