Histoire

Sebastião Salgado : de l'économie à la photographie, un regard sur le travail et la Terre

Économiste devenu photographe à près de trente ans, Sebastião Salgado a consacré sa vie à la dignité du travail, aux migrations et à la nature. De Serra Pelada à Genesis, de Magnum à l'Instituto Terra, portrait d'un homme qui voulait montrer et réparer.

Portrait de Sebastião Ribeiro, photo Agência Brasil, licence CC BY 3.0 BR. Source : Wikimedia Commons

Quand on évoque Sebastião Salgado, on pense d'abord à des images en noir et blanc d'une puissance rare : des milliers d'hommes couverts de boue grimpant à l'assaut d'une mine d'or, des glaciers immenses, des troupeaux d'iguanes, des réfugiés en marche. Mais on pense moins souvent à l'homme qui se tenait derrière l'appareil : un économiste, un exilé, un père de famille, un planteur d'arbres. Sebastião Salgado, mort en mai 2025, laisse une œuvre immense et un exemple rare de cohérence entre l'image et l'action. Cette biographie en retrace les étapes.

Aimorés, Minas Gerais

Sebastião Ribeiro Salgado Júnior naît le 8 février 1944 à Aimorés, dans l'État de Minas Gerais, au Brésil. Il grandit dans une ferme familiale, dans une région de forêt atlantique alors encore abondante. Il gardera de cette enfance un attachement profond à la terre, à la nature, au monde rural. On y reviendra : à la fin de sa vie, il consacrera une énergie considérable à replanter cette forêt qu'il avait vue disparaître.

Il fait des études d'économie, d'abord à l'université fédérale d'Espírito Santo, puis à l'université de São Paulo, où il obtient un master en 1968. Il poursuit à l'université de Paris, où il soutient un doctorat en 1971. Il quitte le Brésil à la fin des années 1960, en pleine dictature militaire, et s'installe en France avec sa compagne Lélia Wanick, qui deviendra sa collaboratrice de toute une vie. Cette période d'exil, peu détaillée dans les biographies officielles, forgera sa conscience politique.

Un économiste devant le monde

Salgado commence sa carrière comme économiste, à l'Organisation internationale du café, à Londres, et il effectue des missions pour la Banque mondiale en Afrique. Ces voyages sont décisifs. Il découvre le continent, il voit de près la misère, les inégalités, les mécanismes économiques qui produisent des déplacements de population. Il a des chiffres, des rapports, des statistiques. Il lui manque quelque chose : des visages.

C'est en voyage qu'il utilise de plus en plus l'appareil photo, en amateur d'abord, puis avec une conviction croissante. En 1973, il prend la décision radicale d'abandonner sa carrière d'économiste pour devenir photographe. Il a alors vingt-neuf ans. C'est un pari risqué : il n'a pas de formation, pas de réseau, pas de revenus assurés. Mais il a une idée précise de ce qu'il veut faire.

Cette trajectoire est un encouragement pour ceux qui pensent qu'il est trop tard pour changer de voie. Comme Eugène Atget, qui était passé par la marine et le théâtre avant de devenir photographe, Salgado est un homme qui est venu à l'image après un autre métier. Cela donne souvent aux photographes une profondeur particulière : ils ont déjà un regard sur le monde avant de prendre un appareil.

Sygma, Gamma, Magnum

Salgado débute avec des commandes de presse. Il travaille avec les agences Sygma et Gamma, en couvrant l'actualité. Mais le rythme du photojournalisme d'agence, rapide et superficiel, ne lui convient pas. Il aspire à un travail plus lent, plus profond, qui s'inscrit dans la durée.

En 1979, il rejoint Magnum Photos, la coopérative fondée en 1947 par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson et d'autres. Cette appartenance lui offre l'indépendance dont il a besoin : choisir ses sujets, consacrer des années à un projet. Vous trouverez l'histoire de cette agence dans les biographies de Robert Capa et d'Henri Cartier-Bresson. En 1982, il reçoit la bourse W. Eugene Smith, qui récompense le photographe documentaire engagé.

Il quittera Magnum en 1994, pour fonder avec Lélia sa propre agence, Amazonas Images, à Paris. Là encore, c'est la recherche de liberté qui le guide.

Les grandes séries : travailler pendant des années

La méthode de Salgado est inhabituelle. Il ne fait pas de reportages éphémères. Il construit des projets au long cours, qui peuvent durer plusieurs années, voire une décennie, et qui donnent lieu à des livres et à de grandes expositions itinérantes. Il s'immerge dans son sujet, il partage la vie des gens qu'il photographie, il revient sur place. Cette lenteur est une condition de sa photographie.

  • The Other Americas : un travail sur les populations rurales d'Amérique latine, premier grand projet au long cours.
  • Sahel : l'homme en détresse, puis Sahel, the End of the Road : un reportage sur la famine et la sécheresse en Afrique, réalisé à partir du milieu des années 1980.
  • Workers (La Main de l'homme), publié en 1993 : un hommage au travail manuel dans le monde, de l'ouvrier agricole au mineur, à la veille de sa disparition à l'ère industrielle.
  • Migrations (2000) : un travail sur les déplacements de population, causés par la guerre, la misère, les catastrophes.
  • Genesis (2004-2011, publié en 2013) : un hymne à la planète, aux paysages, aux animaux, aux communautés qui vivent encore en harmonie avec la nature.
  • Exodus (2016), Gold (2019) et Amazônia (2021) : prolongements de ces thèmes.

Chacun de ces livres s'accompagne d'une grande exposition itinérante, qui a voyagé dans les musées et les centres culturels du monde entier. Cette façon de concevoir la photographie, comme une œuvre construite sur la durée et présentée comme un ensemble, distingue Salgado de beaucoup de ses contemporains. On ne regarde pas une image isolée : on entre dans un récit, avec un début, une progression, une conclusion. Pour un photographe amateur, c'est une idée très féconde, car elle oblige à se demander, avant de partir, ce que l'on veut raconter, et pas seulement ce que l'on veut photographier.

Serra Pelada : l'image qui rend célèbre

De 1986 à 1989, Salgado photographie la mine d'or de Serra Pelada, au Brésil. Des dizaines de milliers de chercheurs d'or travaillent dans un immense trou à ciel ouvert, grimpant sur des échelles de bois, des sacs de terre sur le dos. Les images, en noir et blanc, évoquent des fresques bibliques ou des scènes de construction des pyramides. Elles frappent par leur ampleur, leur composition, leur atmosphère presque irréelle.

Ces photographies sont parmi les plus célèbres de Salgado. Elles ont fait le tour du monde et elles posent la question centrale de son œuvre : comment photographier la souffrance et le travail sans les esthétiser à l'excès ? Le débat est ouvert, et nous y reviendrons.

En 1989, il reçoit le prix Hasselblad, l'une des plus hautes distinctions de la photographie.

Instituto Terra : replanter la forêt

À la fin des années 1990, Salgado traverse une période difficile. Après des années passées à documenter la misère, les guerres et les déplacements de population, il est épuisé, désabusé. Il raconte dans plusieurs entretiens que ce sont la terre et la nature qui l'ont sauvé. Avec Lélia, il décide de s'attaquer à un autre projet : restaurer la forêt atlantique de la ferme familiale, devenue un désert de pâturages dégradés.

En 1998, le couple crée l'Instituto Terra, une réserve naturelle de forêt atlantique qui couvre environ sept mille hectares (17 000 acres), et lance un vaste programme de reboisement. Ce travail se poursuit depuis. L'institut est devenu un lieu d'éducation et de recherche, et il a contribué à faire revenir la faune sauvage dans la région.

Cet épisode est essentiel pour comprendre la dernière partie de l'œuvre de Salgado. Genesis n'est pas une simple suite de beaux paysages : c'est le fruit d'une conversion personnelle. Le photographe qui a documenté la destruction cherche désormais à célébrer ce qui subsiste, et à donner envie de le protéger. On retrouve là, d'une autre manière, l'engagement qui animait Ansel Adams pour la nature américaine.

Genesis : huit ans de voyage

De 2004 à 2011, Salgado parcourt la planète pour réaliser Genesis, un projet de photographies de paysages, d'animaux et de communautés humaines traditionnelles. Ses images montrent des glaciers, des déserts, des forêts tropicales, des volcans, des peuples qui vivent encore selon des modes de vie anciens. Il photographie en noir et blanc, avec une attention extrême à la lumière, aux nuages et aux textures.

Il n'est pas sans risque : en 2010, en Nouvelle-Guinée indonésienne, Salgado contracte un paludisme à Plasmodium falciparum, qui altère durablement sa moelle osseuse. Cette maladie aura des conséquences pour sa santé jusqu'à la fin de sa vie.

Pour comprendre comment un photographe peut transformer un paysage en image forte, notre article sur la lecture du terrain en photographie de paysage propose une méthode accessible. Et pour la maîtrise des contrastes en noir et blanc, qui est au cœur de son esthétique, l'article sur la conversion en noir et blanc est un bon point de départ.

Le film de Wim Wenders

En 2014, sort Le Sel de la Terre, un documentaire consacré à Salgado, réalisé par Wim Wenders et par son fils Juliano Ribeiro Salgado. Le film retrace son parcours, de l'économie à la photographie, des mines d'or aux forêts replantées. Il connaît un succès international et contribue à faire connaître l'œuvre de Salgado à un public plus large. C'est une introduction idéale pour qui veut découvrir l'homme.

Reconnaissances et dernières années

Les distinctions s'accumulent. Parmi elles :

  • Plusieurs prix Oskar Barnack, dont ceux de 1985 et 1992.
  • 1994 : Grand Prix national de la photographie en France.
  • 1998 : prix Prince des Asturies des arts.
  • 2001 : ambassadeur de bonne volonté de l'UNICEF.
  • 2016 : élection à l'Académie des beaux-arts en avril, et nomination comme chevalier de la Légion d'honneur.
  • 2021 : Praemium Imperiale et Crystal Award du Forum économique mondial. Cette année-là paraît aussi Amazônia, accompagné d'une exposition.
  • 2024 : prix de la contribution exceptionnelle à la photographie aux Sony World Photography Awards.

Sebastião Salgado meurt à Paris le 23 mai 2025, à quatre-vingt-un ans. L'Instituto Terra annonce son décès le lendemain. Une rétrospective posthume de son travail est présentée en 2025 au Fotografiska de Shanghai.

Un regard qui divise

L'œuvre de Salgado a été saluée, mais aussi critiquée. Plusieurs critiques lui ont reproché d'esthétiser la misère : de rendre trop belles des scènes de souffrance, avec un noir et blanc dramatique, des compositions travaillées, une lumière presque sacrée. Selon eux, cette beauté détourne l'attention de la réalité sociale et politique, et transforme les victimes en figures abstraites.

Ses défenseurs répondent que la beauté est précisément ce qui permet de rendre la dignité aux personnes photographiées. Pour Salgado, il s'agissait de montrer les gens non comme des victimes anonymes, mais comme des êtres humains, avec leur force et leur noblesse. Il passait de longues périodes avec eux, il les connaissait, il revenait.

Ce débat est loin d'être clos, et il concerne tout photographe qui s'approche de la souffrance d'autrui. Faut-il montrer cru ou montrer beau ? La réponse n'est pas simple, et elle dépend du contexte, de la relation avec les personnes, de l'intention. C'est le même débat qui traverse l'histoire de la photographie documentaire, de Dorothea Lange à nos jours.

Ce que Salgado peut vous apprendre

Prendre le temps. Salgado travaille sur des années. À une époque où tout va vite, il rappelle qu'un projet photographique peut mûrir lentement. Si vous voulez progresser, choisissez un sujet et revenez-y. Une série de trente images cohérentes vaut mieux que mille images dispersées. Vous retrouverez cette idée de travail par séries dans notre article sur la préparation d'un voyage photo.

S'immerger dans son sujet. Il ne photographie pas de loin. Il partage la vie de ceux qu'il photographie. Cette proximité exige du respect, de la patience, une vraie curiosité.

Maîtriser le noir et blanc. Sa palette tonale, ses contrastes profonds, ses gris riches sont un modèle. Le noir et blanc n'est pas une simple option de filtre : c'est un choix de langage.

Allier image et action. Salgado ne s'est pas contenté de photographier la destruction de la nature : il a planté des arbres. Votre photographie peut, elle aussi, servir une cause qui vous importe.

Il n'est jamais trop tard. À vingt-neuf ans, il quitte une carrière d'économiste pour se lancer. Beaucoup de photographes sont venus à l'image après un premier métier, et leur parcours enrichit leur regard.

Pour poursuivre la lecture

Cette biographie clôt une première série de portraits, qui va de l'artisan du vieux Paris à l'une des figures majeures de la photographie contemporaine. Pour la reprendre à son début, commencez par Eugène Atget, puis poursuivez avec Alfred Stieglitz, Dorothea Lange et Robert Doisneau. Pour un autre regard sur l'histoire plus ancienne du médium, l'article sur la chambre noire et le daguerréotype vous attend.

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