Histoire

Dorothea Lange : la photographe qui a donné un visage à la Grande Dépression

De la polio à Migrant Mother, des portraits de la bonne société de San Francisco aux camps de migrants et à l'internement des Américains d'origine japonaise, Dorothea Lange a fait de la photographie un outil d'engagement. Récit d'une vie et d'un regard.

Il existe des photographies que l'on croit connaître avant même de savoir qui les a prises. Le visage d'une mère, deux enfants qui détournent la tête, un regard tourné vers l'horizon : Migrant Mother est devenue l'un des symboles de la Grande Dépression américaine. Derrière cette image se trouve une femme au parcours remarquable, Dorothea Lange, qui a fait de son appareil un instrument de témoignage et, parfois, de dénonciation. Sa vie est plus riche que ce cliché unique, et elle mérite qu'on la raconte en entier.

Hoboken et la polio : un corps qui marque une vie

Dorothea Lange naît le 26 mai 1895 à Hoboken, dans le New Jersey, sous le nom de Dorothea Margaretta Nutzhorn. Ses parents, Johanna Lange et Heinrich Nutzhorn, sont des immigrés allemands. Vers l'âge de sept ans, elle contracte la polio, qui laisse sa jambe droite affaiblie. Elle boitera toute sa vie.

Elle dira plus tard que cette épreuve a façonné son existence, et qu'elle en a retiré une forme particulière d'attention aux autres, à ceux qui souffrent, à ceux qu'on remarque peu. On ne peut pas réduire un parcours à une cause unique, mais il est difficile d'ignorer ce que cette expérience a pu produire : une enfant qui apprend très tôt à observer, parce qu'elle ne peut pas toujours suivre.

Vers 1907, son père quitte le foyer. Dorothea, sa mère et son frère s'installent dans un quartier plus pauvre du Lower East Side, à New York. Elle adopte plus tard le nom de sa mère, Lange, en abandonnant celui de son père. C'est un geste lourd de sens : elle choisit son nom.

Apprendre la photographie : Columbia et les studios new-yorkais

Dorothea fréquente le lycée Wadleigh, à New York. Au début des années 1910, elle commence à étudier la photographie à l'université Columbia, auprès de Clarence H. White, l'un des grands pédagogues de la photographie américaine de l'époque. Elle fait aussi des stages informels dans plusieurs studios new-yorkais, dont celui d'Arnold Genthe, réputé pour ses portraits de célébrités.

Ce que Lange apprend à cette époque est essentiel pour la suite : une technique solide, le sens du portrait, l'art de mettre les gens à l'aise, d'obtenir une présence devant l'objectif. Elle ne le sait pas encore, mais ces compétences de portraitiste vont devenir le socle de son travail documentaire. Pour les lecteurs que le portrait intéresse, notre article sur le portrait près d'une fenêtre aborde justement cette question de la relation avec la personne photographiée.

San Francisco : un studio de portrait florissant

En 1918, après avoir été volée pendant un voyage, Lange s'arrête à San Francisco, et elle décide d'y rester. Elle travaille d'abord comme finisseuse dans un magasin de fournitures photographiques. Puis, vers 1919, avec le soutien d'un investisseur, elle ouvre son propre studio de portrait. L'entreprise est un succès : elle photographie la haute société de la ville.

En 1920, elle épouse le peintre Maynard Dixon. Ils auront deux fils, Daniel, né en 1925, et John, né en 1930. Pendant plus d'une décennie, Lange mène la vie d'une portraitiste respectée, avec une clientèle fidèle et un studio qui fonctionne. Rien ne laisse présager le grand virage qui s'annonce.

1933 : sortir du studio

La Grande Dépression bouleverse les États-Unis. Les files d'attente s'allongent devant les soupes populaires, les chômeurs errent dans les rues, les familles perdent leurs maisons. Lange, depuis la fenêtre de son studio, voit la ville changer. En 1933, elle prend l'appareil et descend dans la rue. Elle photographie les chômeurs et les sans-abri. Son image White Angel Breadline marque le début de son œuvre documentaire.

Le basculement est radical. Lange abandonne peu à peu la photographie de commande pour la photographie sociale. Elle ne cherche plus à flatter, mais à montrer. Et elle découvre que ce qu'elle a appris en studio, la façon d'établir une relation avec une personne, la façon de cadrer un visage, la sensibilité à la posture, lui sert dans la rue. Un portrait de chômeur n'est pas un portrait de client, mais le savoir-faire est le même.

La Resettlement Administration et la FSA

Au milieu des années 1930, Lange photographie les familles de migrants qui traversent la Californie à la recherche de travail. Son travail attire l'attention des autorités fédérales, et elle est engagée par la Resettlement Administration, qui deviendra la Farm Security Administration (FSA). Cette agence du gouvernement américain a une mission précise : documenter la pauvreté rurale pour soutenir les politiques d'aide.

La FSA réunit une équipe de photographes remarquables, qui produisent un vaste corpus d'images sur l'Amérique de la Dépression. Lange en est l'une des figures majeures. Elle se déplace, elle photographie les camps de migrants, les champs, les routes, les familles. Elle prend des notes, elle recueille des paroles. Chez elle, l'image est souvent accompagnée de légendes qui rapportent ce que disent les gens.

Sur le plan personnel, ces années marquent aussi un tournant. Elle divorce de Maynard Dixon le 28 octobre 1935, et elle épouse l'économiste Paul Schuster Taylor le 6 décembre 1935. Le couple travaille ensemble pendant cinq ans : Taylor mène l'enquête de terrain et l'analyse économique, Lange photographie. Ensemble, ils documentent la pauvreté rurale en Californie et au-delà.

Migrant Mother : l'image qui change tout

En 1936, au terme d'une longue mission, Lange s'arrête dans un camp de ramasseurs de pois à Nipomo, en Californie. Elle y photographie une femme entourée de ses enfants. Cette femme, on le saura plus tard, s'appelle Florence Owens Thompson. L'image qui en résulte, Migrant Mother, est devenue l'une des photographies les plus célèbres du XXe siècle.

Dorothea Lange, Migrant Mother, Nipomo, Californie, 1936. Library of Congress, Farm Security Administration, domaine public. Source : Wikimedia Commons
Dorothea Lange, Migrant Mother, Nipomo, Californie, 1936. Library of Congress, Farm Security Administration, domaine public. Source : Wikimedia Commons

L'impact immédiat est concret. Lange montre ses photographies à un éditeur de journal, et l'aide fédérale arrive au camp. Les images circulent, elles sont publiées, et elles contribuent à sensibiliser l'opinion. Vingt-deux de ses photographies pour la FSA sont aussi reproduites dans The Harvest Gypsies, de John Steinbeck.

L'histoire de cette image est plus complexe qu'il n'y paraît, et l'on peut la lire avec différents regards. Florence Owens Thompson a, plus tard, exprimé des sentiments mitigés sur cette notoriété, qu'elle n'avait pas choisie. Cela rappelle une question toujours actuelle de la photographie documentaire : que doit-on aux personnes photographiées ? Pour une lecture détaillée de la composition, du cadrage et de la construction visuelle de l'image, vous pouvez vous reporter à notre analyse de Migrant Mother. Sur le cadre légal et éthique de la photographie de personnes, l'article sur le droit à l'image pose les repères pour la France.

Reconnaissance et engagements des années 1940

L'œuvre de Lange est reconnue de son vivant. En 1941, elle devient la première femme à recevoir une bourse Guggenheim en photographie. Mais l'actualité la rattrape : après l'attaque de Pearl Harbor, elle renonce à cette bourse pour travailler à la War Relocation Authority, l'organisme chargé de l'évacuation et de l'internement des Américains d'origine japonaise.

Ce choix peut surprendre, et le travail qu'elle accomplit alors est l'un des plus remarquables de sa carrière. En 1942, elle photographie le déplacement forcé des Japonais-Américains de la côte ouest, y compris dans le camp de Manzanar. Elle documente les familles qui attendent, les valises, les enfants, les panneaux d'évacuation, les boutiques fermées. Ses images ne célèbrent rien : elles montrent. Beaucoup d'entre elles contiennent une critique implicite de la mesure.

Les autorités l'ont bien compris : la plupart de ces images sont saisies et ne seront pas montrées pendant la guerre. Ce n'est que bien plus tard que ce corpus sera redécouvert et reconnu à sa juste valeur. C'est un exemple frappant du pouvoir de la photographie, et de la peur qu'elle peut inspirer à ceux qui préfèrent que certaines réalités restent invisibles.

À propos de Manzanar, un autre grand photographe, Ansel Adams, a publié en 1943 un livre sur le même camp. Les deux approches sont différentes, et il est intéressant de les comparer. Vous pouvez en lire plus dans la biographie d'Ansel Adams.

Enseigner, fonder, continuer

En 1945, Ansel Adams invite Lange à enseigner à la California School of Fine Arts, où elle rejoint le premier département de photographie d'art. Elle y transmet sa conception de la photographie, qui mêle exigence esthétique et engagement.

En 1952, elle participe à la fondation de la revue Aperture, qui deviendra l'une des grandes publications photographiques au monde. Là encore, on retrouve la volonté de construire des lieux où la photographie peut exister comme art.

Au milieu des années 1950, elle réalise avec Pirkle Jones un reportage sur la ville de Monticello, en Californie, noyée pour créer le lac Berryessa. Life ne publie pas l'ensemble, et c'est finalement la revue Aperture qui lui consacre un numéro en 1960. Cette année-là, son travail est présenté à l'Art Institute of Chicago. En 1954, elle débute aussi pour Life une série sur l'avocat Martin Pulich, défenseur des personnes pauvres devant les tribunaux.

La maladie, la mort et la rétrospective

À partir de la fin des années 1950, la santé de Lange décline. On découvrira plus tard qu'elle souffre du syndrome post-polio, c'est-à-dire des séquelles tardives de la maladie de son enfance. La photographe, qui avait appris très jeune à vivre avec un corps fragile, doit à nouveau composer avec lui.

Elle meurt le 11 octobre 1965, à San Francisco, d'un cancer de l'œsophage, à l'âge de soixante-dix ans. Quelques mois plus tard, en janvier 1966, le Museum of Modern Art de New York présente une rétrospective de son travail, qu'elle avait elle-même contribué à préparer. C'est la première exposition individuelle consacrée à une femme photographe par ce musée.

Une reconnaissance qui se poursuit

La mémoire de Lange a continué à grandir après sa mort.

  • 1984 : elle est admise à l'International Photography Hall of Fame.
  • 2003 : elle entre au National Women's Hall of Fame.
  • 2006 : une école élémentaire de Nipomo porte son nom.
  • 2008 : elle est admise au California Hall of Fame.
  • 2018 : sa ville natale, Hoboken, lui consacre une fresque murale.
  • Mai 2023 : un tirage grand format de Migrant Mother est vendu aux enchères chez Sotheby's à New York.

Ce que Dorothea Lange nous enseigne

Relire Lange aujourd'hui, c'est se confronter à des questions que tout photographe qui s'intéresse aux autres finit par rencontrer.

La relation précède l'image. Lange était une portraitiste avant d'être une photographe documentaire, et cela se voit. Elle prenait le temps de parler, d'expliquer ce qu'elle faisait, d'écouter. Cette attitude donne à ses images une présence humaine, sans voyeurisme. Quand vous photographiez des inconnus, commencez par la conversation.

Une légende peut être aussi importante qu'une image. Lange recueillait les paroles des personnes qu'elle photographiait, et elle les associait à ses clichés. Cette habitude donne du poids à l'image, et nous rappelle qu'une photographie sans contexte est souvent muette. Pensez à noter lieux, dates et mots entendus.

Une image a des conséquences. Migrant Mother a déclenché une aide, mais elle a aussi exposé une femme à une notoriété qu'elle n'avait pas choisie. Une image publiée échappe à son auteur. C'est la raison pour laquelle il faut réfléchir au consentement, à l'éthique et au droit, avant de montrer le visage de quelqu'un.

Le noir et blanc comme outil de concentration. Les images de Lange tirent une grande partie de leur force de leur sobriété. Le noir et blanc permet de se concentrer sur l'expression, la posture, les lignes. Si vous voulez vous y essayer, c'est un bon terrain d'exercice.

La suite de la série

Pour replacer le travail de Lange dans une histoire plus large du reportage et de la photographie engagée, vous pouvez lire l'article sur la photographie de guerre de Fenton à Gardner, qui montre comment le médium a été utilisé pour témoigner de la réalité des conflits. Avant elle, Alfred Stieglitz avait lui aussi photographié des émigrants dans The Steerage, mais avec un regard plus formel. La comparaison entre les deux est un excellent sujet de réflexion : photographier la pauvreté en cherchant la forme, ou en cherchant le témoignage ?

Le prochain portrait de la série est celui d'Ansel Adams, photographe du paysage américain, qui fut l'ami de Lange, son collègue d'enseignement et, sur Manzanar, son contemporain dans le regard porté sur un même épisode de l'histoire américaine.

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