Alfred Stieglitz : l'homme qui a imposé la photographie comme un art
Photographe, éditeur, galeriste et chef de file de la Photo-Secession, Alfred Stieglitz a mené un combat de quarante ans pour que la photographie soit reconnue comme un art à part entière. Sa vie croise celle de Georgia O'Keeffe et de l'avant-garde américaine.
Certains photographes sont célèbres pour une image. D'autres le sont pour leur œuvre entière. Alfred Stieglitz appartient à une troisième catégorie, plus rare : celle des hommes qui ont changé le statut d'un médium. Quand il commence à photographier, à la fin du XIXe siècle, la photographie est une technique, au mieux un divertissement bourgeois, au pire un moyen de copier la réalité. Quand il meurt, en 1946, elle entre dans les musées. Ce basculement ne tient pas qu'à lui, mais il y a pris une part immense, par ses photographies, par ses revues, par sa galerie et par son tempérament de combattant.
Hoboken, New York, Berlin : une jeunesse entre deux mondes
Alfred Stieglitz naît le 1er janvier 1864 à Hoboken, dans le New Jersey, de parents juifs d'origine allemande. Il est l'aîné de six enfants. Son père, négociant aisé, installe la famille à Manhattan, dans l'Upper East Side, vers 1880. En 1881, les Stieglitz repartent pour l'Allemagne, car les parents souhaitent offrir à leurs enfants une éducation européenne.
En 1882, le jeune Alfred commence des études d'ingénieur mécanicien à Berlin. Il s'y ennuie. Puis, en 1883, il achète un appareil sur un coup de tête, et tout bascule. Il consacre désormais son temps à la photographie. Cet été-là, il photographie des travailleurs des côtes hollandaises et des paysages de la Forêt-Noire. Il apprend la chimie photographique auprès de l'un des grands spécialistes allemands de l'époque, et il se passionne pour la technique autant que pour l'image.
Pendant les années 1880, il multiplie les participations aux concours européens, et il remporte plus de cent cinquante récompenses. Il commence aussi à juger des expositions et à écrire sur la technique photographique. En 1889, à l'exposition du Jubilé de Berlin, il démontre qu'une photographie peut être exposée, développée et tirée en trente-sept minutes, ce qui était alors un exploit. Ce goût de la démonstration et de la polémique ne le quittera jamais.
Il faut se représenter ce que représente alors la technique : le médium qui est né avec la chambre noire et le daguerréotype a beaucoup évolué, et la gélatine d'argent rend la pratique plus accessible. Quelques années plus tard, l'arrivée de Kodak va la démocratiser encore. Stieglitz comprend très vite que cette démocratisation pose une question nouvelle : si tout le monde peut prendre des photos, qu'est-ce qui fait qu'une photographie est une œuvre ?
Le retour à New York et la bataille de la revue
Les parents de Stieglitz rentrent aux États-Unis en 1886. Lui reste en Europe jusqu'en 1893, année où il épouse Emmeline Obermeyer et retourne à New York. Il dirige alors la revue American Amateur Photographer de 1893 à 1896. Il ne se contente pas de rendre compte de l'actualité : il milite. Il critique la routine des clubs photographiques, il défend l'idée que la photographie peut être une expression personnelle.
Il photographie aussi, et c'est à cette période qu'il réalise certaines de ses images de New York, prises sous la neige, sous la pluie, dans la brume. Elles sont considérées comme les premières œuvres de la photographie moderne américaine. Stieglitz les réalise dans des conditions difficiles, avec un appareil à main, dans le froid, avec la patience de l'attente. Il cherche déjà, dans une ville industrielle, une beauté inattendue.
En 1897 et 1898, il prend la direction de la lettre d'information du Camera Club de New York et la transforme en véritable revue d'art. En 1898, sa fille Kitty naît.
La Photo-Secession : un manifeste
En 1902, Stieglitz fonde la Photo-Secession. Le nom évoque les mouvements de « sécession » qui, à Vienne et à Munich, ont rompu avec l'art académique. Le groupe se donne pour mission de faire reconnaître la photographie comme « un moyen distinct d'expression individuelle ». La formule est célèbre, parce qu'elle résume le combat de toute une vie.
La Photo-Secession réunit des photographes américains talentueux, qui partagent l'idée que la photographie n'a pas à imiter la peinture, mais à trouver sa propre voie. À cette époque, beaucoup de photographes d'art cherchent d'ailleurs à copier l'effet des tableaux, avec des flous artistiques, des retouches manuelles, des procédés d'impression qui évoquent le fusain ou l'estampe. Stieglitz, lui, évoluera vers une position différente : celle de la straight photography, la photographie directe, sans artifices, qui assume la netteté, la précision et la nature même du médium.
Cette évolution n'est pas immédiate et elle n'est pas sans contradictions. Stieglitz a lui-même, à ses débuts, défendu des images plus douces. Mais sa trajectoire est claire : plus il avance, plus il valorise l'image nette, le tirage de qualité, le regard direct.
Camera Work, la revue la plus belle du monde
La Photo-Secession se dote d'une revue, Camera Work, que Stieglitz édite à partir de 1903. Elle paraîtra jusqu'en 1917. C'est un objet d'une rare qualité : les photographies y sont reproduites en photogravure, une technique d'impression exceptionnellement fidèle, sur des papiers choisis avec soin. Chaque numéro est conçu comme une œuvre.
La revue publie des photographes américains et européens, mais aussi des textes de critiques et d'écrivains. Elle contribue à faire connaître le travail de photographes qui compteront dans l'histoire du médium. Son tirage est très faible, mais son influence est considérable, parce qu'elle touche les artistes, les collectionneurs et les critiques.
Il faut mesurer ce que cela représente. Dans les années 1900, publier une photographie avec autant de soin dans une revue d'art, à côté de textes sérieux, est un acte politique : cela revient à dire que ces images méritent d'être traitées comme des œuvres d'art.
La galerie 291 : une porte ouverte sur l'art moderne
De 1905 à 1917, Stieglitz dirige un lieu qui va devenir mythique : les Little Galleries of the Photo-Secession, situées au 291 de la Cinquième Avenue, et que l'on appelle simplement « 291 ». Au départ, elles exposent des photographes. Mais très vite, Stieglitz élargit son horizon. Il présente aux Américains des artistes européens encore peu connus, dont Picasso et Matisse, à une époque où l'art moderne suscite plus d'incompréhension que d'enthousiasme.
La galerie 291 est donc double. Elle sert à défendre la photographie, et elle ouvre l'Amérique à l'avant-garde. Cette double mission fait de Stieglitz l'un des grands passeurs de l'art moderne. En 1908, Paul Haviland devient un mécène et un partenaire de la galerie, ce qui contribue à sa viabilité.
En 1910, une grande exposition à l'Albright-Knox Art Gallery de Buffalo bat des records de fréquentation et contribue à définir ce qu'on appelle la straight photography. C'est l'un des moments où la reconnaissance institutionnelle de la photographie franchit un seuil.
The Steerage : une image devenue emblème
C'est en 1907 que Stieglitz réalise son image la plus célèbre, The Steerage (« Le Entrepont »). Il est à bord d'un paquebot qui fait route vers l'Europe. Il voyage en classe supérieure, mais il se promène sur le pont et il aperçoit, en contrebas, la partie du navire réservée aux passagers les plus modestes. Quelque chose attire son regard : des formes, des lignes, des chapeaux, une passerelle, un escalier, des cheminées. Il remonte chercher son appareil, il revient, il déclenche. L'image sera publiée en 1911.

Stieglitz considérait cette image comme l'une de ses plus importantes, parce qu'elle réunit en un seul cadre une construction presque abstraite, faite de lignes et de formes, et une scène humaine. On y trouve à la fois de la géométrie et de la vie. Pour comprendre pourquoi elle fonctionne si bien, vous pouvez lire notre analyse détaillée de The Steerage, qui décortique la composition, les plans, la lumière et les lignes qui structurent l'image.
Georgia O'Keeffe : la rencontre qui change tout
Entre 1916 et 1918, Stieglitz rencontre la peintre Georgia O'Keeffe. Il la photographie, et il expose ses œuvres. Leur relation est à la fois artistique et amoureuse. Il divorce d'Emmeline en 1918, et il épouse O'Keeffe en 1924.
Le projet photographique qu'il consacre à O'Keeffe est monumental. Sur plusieurs décennies, il réalise un vaste ensemble de portraits : visages, mains, corps, fragments, vêtements. Ce n'est pas un simple portrait, mais un portrait composite, construit sur la durée, à la manière d'un récit. Chaque image ne dit qu'une partie de la personne, mais l'ensemble fait apparaître une présence. C'est l'une des plus grandes entreprises de portrait de l'histoire de la photographie.
Si le portrait vous intéresse, vous pouvez rapprocher cette démarche de celle des grands portraitistes du XIXe siècle, comme Nadar, ou de ceux qui, comme Julia Margaret Cameron, ont cherché une intensité émotionnelle plutôt qu'une ressemblance stricte.
À partir de 1929, O'Keeffe commence à passer une partie de ses étés au Nouveau-Mexique, où elle trouve une source d'inspiration profonde. Le couple vit ainsi à distance pendant une partie de l'année, ce qui dessine une relation complexe, faite d'attachement et de liberté.
Les Équivalents : les nuages comme états d'âme
Dans les années 1920 et 1930, Stieglitz réalise une série qui compte parmi les plus audacieuses de son œuvre : les Équivalents. Il s'agit de photographies de nuages, cadrées de façon à exclure l'horizon, le sol, tout repère. Ce qui reste, ce sont des formes abstraites, des gris, des blancs, des textures, des contrastes. Stieglitz les considérait comme des équivalents d'états émotionnels : le nuage n'est pas un sujet, mais le moyen d'exprimer un sentiment.
La série est considérée comme l'un des jalons de la photographie abstraite. Elle prouve qu'une image peut être entièrement photographique, sans artifice, et pourtant très éloignée de la simple représentation. Pour s'essayer à cet exercice, l'article sur la photographie du ciel et des nuages donne des conseils concrets.
Les dernières galeries et la fin de la route
Après la fermeture de 291 en 1917, et l'arrêt de Camera Work, Stieglitz continue à diriger des lieux d'exposition. Dans les années 1920 et 1930, il tient The Intimate Gallery, puis An American Place, où il défend des artistes américains, dont O'Keeffe. Il reste un combattant jusqu'au bout, intransigeant dans ses jugements, parfois difficile à vivre, mais profondément attaché à ses convictions.
En 1937, une maladie cardiaque l'oblige à cesser de photographier. Il continue toutefois à animer sa galerie et à soutenir les artistes qu'il aime. Il meurt à New York le 13 juillet 1946, à quatre-vingt-deux ans.
Un personnage controversé, une influence immense
Stieglitz n'était pas un homme facile. Il était autoritaire, convaincu d'avoir raison, et capable de ruptures brutales avec ses collaborateurs. Plusieurs de ceux qui ont travaillé avec lui ont évoqué son caractère dominateur. Il est important de garder cet aspect en tête, car l'histoire de l'art aime les figures héroïques. Celle de Stieglitz est plus nuancée : un combattant sincère, mais aussi un homme exigeant, voire intransigeant.
Son influence, elle, est incontestable. Il a contribué à faire entrer la photographie dans les musées. Il a fait connaître l'art moderne européen aux États-Unis. Il a soutenu des peintres et des photographes qui sont devenus des figures majeures. Et il a laissé une œuvre photographique de premier plan, qui va de la poésie urbaine de New York aux portraits d'O'Keeffe et aux nuages des Équivalents.
Parmi ceux qui ont reconnu son rôle, on trouve notamment Ansel Adams, qui a exposé à la galerie de Stieglitz en 1936 et dont vous pouvez lire le portrait dans notre biographie d'Ansel Adams.
Ce que Stieglitz peut nous apprendre aujourd'hui
À l'heure où des milliards d'images circulent chaque jour sur les réseaux sociaux, le combat de Stieglitz peut sembler lointain. Il reste pourtant d'actualité, car il pose une question toujours ouverte : qu'est-ce qui fait qu'une photographie compte ?
Choisir, c'est refuser. Stieglitz était d'une exigence extrême sur le choix des images, sur la qualité des tirages, sur la façon de les présenter. Il rappelle que la valeur d'un travail tient autant à ce que l'on écarte qu'à ce que l'on montre. Pour apprendre à trier, l'exercice est utile : à la fin d'une sortie, ne gardez que quelques images, et demandez-vous pourquoi.
L'image n'a pas à ressembler à autre chose. Son évolution vers la photographie directe est un rappel que le médium a ses propres forces : la netteté, la précision, le rapport au réel. Le noir et blanc reste d'ailleurs un terrain privilégié pour se confronter à ces questions de forme, de contraste et de tonalité.
Le sujet n'est pas ce que l'on croit. The Steerage montre une scène sociale, mais Stieglitz la voit d'abord comme une construction de formes. Ses nuages montrent des gris, mais il y voit des émotions. Cette idée, que l'image peut dire autre chose que ce qu'elle montre, est au cœur de la photographie d'auteur.
Il faut parfois créer le lieu qui n'existe pas. Stieglitz n'a pas seulement photographié, il a fondé des revues et des galeries pour que ses idées aient un espace où exister. Aujourd'hui, un site, un portfolio ou un petit groupe de photographes qui échangent peuvent jouer ce rôle. Vous pouvez bâtir votre propre espace, à votre échelle.
Pour poursuivre
Pour replacer Stieglitz dans l'histoire, vous pouvez continuer avec la biographie d'Eugène Atget, qui représente un tout autre rapport à la photographie : celui d'un artisan qui ne cherchait pas la reconnaissance artistique, mais que les avant-gardes ont fini par consacrer. Et pour la suite de la série, Dorothea Lange offre un exemple de photographie où l'art et l'engagement social se rejoignent.
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