Histoire

Robert Doisneau : le pêcheur d'images de la banlieue et de Paris

Fils d'un plombier orphelin à sept ans, ouvrier-photographe chez Renault, faussaire de la Résistance, puis chroniqueur tendre de Paris et de sa banlieue : Robert Doisneau a photographié le quotidien avec humour et humanité. Des étés de camping puis un refuge en 1940 dans la campagne poitevine l'ont aussi mené loin de Paris. Son Baiser de l'hôtel de ville cache une histoire plus complexe.

Robert Doisneau en 1992, photo Bracha L. Ettinger, licence CC BY-SA 2.5. Source : Wikimedia Commons. Image recadrée.

Un couple s'embrasse sur un trottoir parisien, devant un café, tandis que la foule passe sans les regarder. L'image est connue dans le monde entier, imprimée sur des affiches, des cartes postales, des tasses à café. Son auteur, Robert Doisneau, aurait sans doute souri de cette célébrité. Il se définissait comme un « pêcheur d'images », un patient qui attend qu'un petit miracle du quotidien morde à l'hameçon. Derrière cette bonhomie se cache pourtant un homme au parcours dense, marqué par la perte, le travail manuel, la guerre et une fidélité obstinée à ceux qu'il photographiait.

Gentilly : une enfance de petites gens

Robert Doisneau naît le 14 avril 1912 à Gentilly, dans la banlieue sud de Paris. Son père, plombier, meurt pendant la Première Guerre mondiale, alors que Robert a environ quatre ans. Sa mère disparaît à son tour quand il a sept ans environ. Il est élevé par une tante, dans un univers modeste. Cette enfance, faite de pertes et de pauvreté relative, explique en partie le regard qu'il portera plus tard sur les gens ordinaires : une affection sans condescendance, une attention aux détails de la vie des petites gens.

À treize ans environ, il entre à l'école Estienne, un établissement parisien réputé pour la formation aux métiers du livre et des arts graphiques. Il y étudie la gravure et la lithographie, et il en sort diplômé en 1929. La formation est précieuse : elle lui apprend le sens de la composition, l'amour du dessin, la patience du travail manuel. Il commence aussi à faire de la photographie en amateur, vers l'âge de seize ans.

Premiers pas : de l'atelier à l'appareil

À la fin des années 1920, Doisneau travaille comme dessinateur lettreur à l'atelier Ullmann, où il devient ensuite photographe. En 1931, il devient l'assistant du photographe André Vigneau, un personnage important de la photographie moderne française. Il y apprend l'exigence formelle et le goût de l'expérimentation.

En 1932, il vend son premier reportage photographique au magazine Excelsior. C'est un premier pas, mais il ne suffit pas à vivre. En 1934, il entre chez Renault, à Boulogne-Billancourt, où il réalise des photographies industrielles et publicitaires. Il se marie la même année avec Pierrette Chaumaison.

Les années Renault ne sont pas de tout repos pour un esprit libre comme le sien. Il arrive en retard, il flâne, il photographie la rue pendant ses pauses. En 1939, il est renvoyé pour retards répétés. Il dira plus tard, en 1991, que cette période a été « le début de sa carrière de photographe et la fin de sa jeunesse ». Après son renvoi, il travaille en indépendant, pour la publicité, la gravure, la carte postale. C'est à peu près à cette époque qu'il rejoint l'agence Rapho et qu'il commence ses photographies de rue.

Les années de guerre : le faussaire de la Résistance

Jusqu'en 1940, Doisneau est mobilisé dans l'armée française, comme soldat et photographe. Puis, de 1940 à 1945, il met son savoir-faire de graveur et de dessinateur au service de la Résistance : il fabrique de faux papiers, des passeports et des cartes d'identité. C'est un travail dangereux, qui demande de la précision et du sang-froid. L'ancien élève de l'école Estienne met ses mains d'artisan au service de la liberté.

Cet épisode éclaire d'une lumière particulière son œuvre ultérieure. Doisneau n'a jamais été un photographe de guerre, et l'on ne retrouve pas de violence dans ses images. Mais il a connu la peur, la clandestinité, la fragilité des vies. Sa photographie d'après-guerre, tendre et ironique, doit beaucoup à cette expérience : après avoir vu le pire, il cherche et il célèbre la douceur du quotidien.

Rapho et la photographie humaniste

En 1946, après un bref passage par l'agence Alliance Photo, Doisneau revient chez Rapho. Il y restera jusqu'à la fin de sa vie professionnelle. Henri Cartier-Bresson lui propose de rejoindre Magnum, la coopérative qu'il vient de fonder avec Robert Capa et d'autres, mais Doisneau refuse. Il préfère garder son indépendance et sa liberté de ton. Pour mieux comprendre ce contraste, vous pouvez lire les biographies d'Henri Cartier-Bresson et de Robert Capa.

Doisneau est l'une des figures majeures de ce que l'on appelle la photographie humaniste française, un courant d'après-guerre qui place l'être humain au centre de l'image : des gens dans la rue, des enfants dans les cours d'école, des couples dans les cafés, des ouvriers, des commerçants. Cette photographie n'est ni sociale au sens militant, ni formelle au sens de l'avant-garde. Elle est tendre, parfois drôle, toujours attentive.

La reconnaissance arrive vite. En 1947, il reçoit le prix Kodak. En 1948, il est engagé par Vogue comme photographe de mode, une expérience qu'il vivra avec un certain détachement : le monde de la haute couture n'est pas le sien. En 1949, il publie La Banlieue de Paris, avec des textes de Blaise Cendrars. En 1950, il rejoint le Groupe des XV, qui réunit des photographes d'exception.

La banlieue, un territoire de cœur

Doisneau est un enfant de la banlieue, et il lui consacre une grande partie de son travail. Il photographie les terrains vagues, les pavillons modestes, les enfants qui jouent dans les rues, les ouvriers, les bistrots. Il ne cache ni la pauvreté ni la laideur, mais il les regarde avec une tendresse qui leur donne une dignité. Son travail est précieux, car il documente une banlieue qui a profondément changé depuis.

En 1982, une exposition à Gentilly, Robert Doisneau, photographe de banlieue, rend hommage à ce travail. On y mesure combien le photographe a été le chroniqueur d'un territoire dont on parle souvent sans le regarder.

Cette attention à la ville ordinaire rappelle celle d'Eugène Atget, qui avait documenté le vieux Paris plusieurs décennies plus tôt, mais avec une différence essentielle : chez Atget, les rues sont vides. Chez Doisneau, elles sont pleines de vie, de gamins, de passants, de petites scènes comiques.

Des étés en Poitou

Doisneau n'a pas photographié que Paris et sa banlieue. Avant la guerre, le couple avait pris l'habitude de camper l'été dans la campagne poitevine, à Pôneuf, un hameau de la commune de Saint-Sauvant, dans la Vienne, près de Lusignan, où il avait des proches. En 1940, Robert et Pierrette s'y réfugient, loin de Paris. Des familles dont les hommes sont au front les accueillent dans leurs fermes, et des amitiés durables naissent.

Il en rapporte des images d'un autre monde : la vie paysanne, les équipes de batteuse et leur camaraderie, les enfants qui jouent librement dans la campagne. Le regard est le même qu'en banlieue, proche des gens et sans condescendance, avec la confiance que donne l'amitié. Ces images ont fait l'objet d'une exposition, Doisneau en pays Mélusin, qui rappelle que ce monde rural a depuis beaucoup changé.

Le Baiser de l'hôtel de ville

Le 12 juin 1950, le magazine américain Life publie un reportage sur les couples qui s'embrassent à Paris. L'une des images, Le Baiser de l'hôtel de ville, devient mondialement célèbre. On y voit un jeune homme et une jeune femme s'embrasser au milieu d'une rue animée, tandis que les passants poursuivent leur chemin. L'image respire la spontanéité, la tendresse, le charme de Paris.

Pendant des décennies, le public y a vu un instant volé. L'identité du couple est restée inconnue jusqu'en 1992. Cette année-là, l'affaire éclate : plusieurs personnes affirment être les amoureux de la photographie, et la question se pose de savoir s'il s'agit d'un instant réel. La réponse, telle qu'elle est généralement rapportée, est que l'image était une mise en scène, réalisée avec deux jeunes comédiens que Doisneau avait invités à s'embrasser dans la rue pour les besoins du reportage.

Cette révélation a pu décevoir ceux qui croyaient à l'instant spontané. Elle ne diminue pourtant pas la valeur de l'image, mais elle invite à la regarder autrement. Doisneau n'a jamais prétendu faire du photojournalisme strict. Il disait aimer « le merveilleux de la vie quotidienne », et il n'hésitait pas à la provoquer un peu. La frontière entre le document et la mise en scène est plus poreuse qu'on ne le croit dans la photographie humaniste, et c'est une question utile à se poser chaque fois qu'on regarde une image célèbre.

Cet épisode a aussi une dimension juridique qui nous parle encore aujourd'hui. Il illustre la question du droit à l'image et du consentement des personnes photographiées, que nous détaillons dans l'article sur le droit à l'image en France. Une photographie publiée, surtout si elle devient célèbre, peut avoir des conséquences que personne n'avait imaginées.

Une manière de travailler : la patience du pêcheur

Doisneau travaillait avec un petit appareil, souvent un boîtier de format 24 x 36 ou un Rolleiflex, et il photographiait en noir et blanc. Sa méthode reposait sur une posture simple : se poster à un endroit, observer, attendre. Il racontait volontiers qu'il passait des heures à guetter, devant une vitrine ou au coin d'une rue, qu'une scène se produise.

Il lui arrivait aussi de provoquer l'événement avec douceur : demander à un passant de rester un instant, installer un décor, suggérer un geste. Cette attitude le distingue d'Henri Cartier-Bresson, qui se refusait à toute intervention. Les deux hommes partageaient pourtant un même amour de la rue et de ses petites scènes.

L'humour est un trait constant de son œuvre. On le trouve dans les juxtapositions inattendues : un tableau de nu dans une vitrine que regardent des passants gênés, des enfants qui miment, des animaux dans la ville. Il s'agit d'un humour discret, jamais cruel. C'est une leçon utile pour les photographes de rue : on peut être drôle sans se moquer.

Pour travailler des scènes de rue vivantes, l'article sur la vitesse d'obturation vous aidera à choisir entre figer l'action et laisser un peu de mouvement. Pour les questions de cadrage et d'équilibre dans l'image, voyez aussi l'article sur la composition.

Les reconnaissances

La carrière de Doisneau est jalonnée de distinctions. Il reçoit le prix Niépce en 1956. Dans les années 1980, la reconnaissance institutionnelle s'amplifie. En 1979, sa fille Annette devient son assistante. En 1983, il reçoit le Grand Prix national de la photographie. En 1984, François Mitterrand le nomme chevalier de la Légion d'honneur. En 1985, il réalise des paysages pour la mission de la DATAR, un grand programme de photographie du territoire français. En 1986, il reçoit le prix Balzac. En 1991, il est nommé membre honoraire de la Royal Photographic Society.

Ces honneurs ne changent pas son caractère. Doisneau reste un homme modeste, qui se méfie des grands discours sur l'art. Il dit volontiers qu'il n'est pas un artiste, mais un artisan qui aime regarder les gens.

Les dernières années

En 1993, son épouse Pierrette, avec qui il a partagé près de six décennies, meurt de la maladie d'Alzheimer et de la maladie de Parkinson. Doisneau ne lui survit que quelques mois. Il meurt le 1er avril 1994 à Montrouge, à quatre-vingt-un ans, après une opération cardiaque et une pancréatite aiguë. Il est enterré à Raizeux, auprès de sa femme.

Sa mémoire est entretenue par ses deux filles, Annette et Francine, qui gèrent son atelier de Montrouge et ses archives. La Maison de la photographie Robert Doisneau, à Gentilly, porte son nom. En 2012, à l'occasion du centenaire de sa naissance, Google lui a consacré un Doodle.

Un regard qui demande à être nuancé

Comme beaucoup de photographes humanistes, Doisneau a parfois été accusé de sentimentalisme. On lui reproche une vision de Paris et de la banlieue un peu trop douce, qui gomme la dureté sociale. Le reproche est en partie fondé : son regard est volontiers tendre, et il choisit de montrer la poésie plutôt que la violence. Mais il y a aussi, dans son travail, de la gravité, une vraie attention à la condition ouvrière et à l'enfance pauvre.

Il faut aussi, lorsqu'on regarde ses images, se rappeler que certaines sont mises en scène, comme le Baiser. Cela n'ôte rien à leur charme, mais cela invite à une lecture critique. Le photographe n'est jamais un simple enregistreur. Il choisit, il cadre, parfois il provoque. Cette réflexion vaut pour toutes les images, y compris les vôtres.

Ce que Doisneau peut vous apprendre

Regarder ce qui est près de soi. Doisneau a passé sa vie à photographier la banlieue où il est né, les rues qu'il connaissait. Vous n'avez pas besoin de partir au bout du monde pour faire de bonnes images : votre quartier est un sujet inépuisable. Même ses étés poitevins sont devenus un sujet, parce qu'il y connaissait les gens.

Attendre le bon moment. La patience est la qualité première du photographe de rue. Choisissez un décor, installez-vous, laissez la vie venir. Les images naissent de l'attente.

Garder le sens de l'humour. Une photographie peut être sérieuse sans être solennelle. Les petites scènes drôles de la vie quotidienne sont un matériau précieux, à condition de les traiter avec bienveillance.

Se méfier des mythes. L'histoire du Baiser rappelle que les belles images ont souvent des histoires compliquées. Lorsque vous publiez une photographie, prenez le temps de réfléchir à ce qu'elle dit, et à ce que vous êtes prêt à en révéler.

Conserver ses archives. Les filles de Doisneau ont veillé sur son fonds, qui a ainsi pu être transmis. Pensez à votre propre archive : classement, légendes, sauvegardes. Une image que l'on ne retrouve pas est une image perdue.

La suite de la série

Après le Paris tendre de Doisneau, le prochain portrait nous emmène sur les champs de bataille : celui de Robert Capa, le cofondateur de Magnum, qui a photographié cinq guerres et dont la devise était de se tenir assez près. Le dernier de cette première série est consacré à Sebastião Salgado, le photographe du travail et de la Terre. Et si vous voulez comparer la rue vue par deux maîtres, relisez le portrait d'Henri Cartier-Bresson.

#banlieue#biographie#Le Baiser de l'hôtel de ville#Paris#photographe célèbre#photographie humaniste#Poitou#Rapho#Robert Doisneau#Saint-Sauvant

Commentaires

Soyez le premier à réagir.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont relus avant d'être publiés. Soyez courtois : on parle de photographie entre passionnés.